10 ans plus tard: Retour dans les Hautes-Gorges

Il y a 10 ans dans La Loutre

Texte: Patrice Beaudet
Photos: Patrice Beaudet et Sébastien Morin

19 février 2011, il vente. Sébastien Morin termine les dernières longueurs de mixte pour rejoindre La Loutre, juste au-dessus du départ direct. Après un premier relais sur glace, il a froid et me refile la quincaillerie. Je pars en tête avec des rafales venant sans cesse courber les cordes. Rendu à une longueur du pilier final, les bourrasques plus que présentes, nous fouettent et nous exposent à l’hypothermie. Nous choisissons de redescendre, avec déception. Sage décision car les vents du nord viendront culminer avec des forces démentielles de 80 à 100 km/h. Le retour en ski avec traîneau jusqu’à St-Aimé-des-Lacs se fera alors dans un temps record, avec un vent nous propulsant même lors des montées. Quelques semaines plus tard, Sébastien, bien déterminé, reviendra compléter La Loutre.

Le pilier final de La Loutre juste avant de redescendre

Dix longues années se seront écoulées avant que mes pioches pénètrent de nouveau dans les cascades des Hautes-Gorges. Il aura fallu l’audace de trois aventuriers avec l’ouverture de Klondike pour susciter mon retour, et bien entendu, l’invitation de Sébastien.

Pomodoro et Klondike

À l’époque, je ne pouvais me douter qu’un nouveau partenaire de corde, qui me fût présenté par Arian Manchego, deviendrait un jour un grimpeur invétéré, mangeur de glace et collectionneur d’ouvertures. Ensemble à Pont Rouge, c’est dans Route 41 que Charles Roberge a fait ses débuts où il a transgressé ses premières limites. Treize ans plus tard, il fera équipe avec 2 autres grimpeurs aguerris pour former la cordée prolifique de la Basse-Cour: La Marmotte (JP Bélanger), Le Blaireau (Ian Mongrain) et La Chèvre (Charles Roberge). Je ne peux imaginer leur frénésie lorsqu’ils ont vu ce lacet de glace toucher le sol. Une joie incomparable d’ajouter une ligne majeure aux monstres des Hautes-Gorges.

Klondike, c’est un cordon de glace de 200m défilant sur une face rocheuse ou l’engagement est au rendez-vous. Glace mince, runouts, et relais limités sans oublier deux passages clefs. Muni de plusieurs vis de 10cm et 13cm, Sébastien s’est lancé en tête tout concentré, savourant chaque pouce-carré du filon. Deux questions lui revenaient sans cesse; où mettre la pro, où installer le relais. En second, je suis parti confiant et sans stress, comme un touriste suivant son guide, forfait clef en main. Facile, hein? Mais voilà qu’à peine parti, je progresse à la vitesse d’un escargot! Les premiers quinze pieds sont très minces en glace et l’engagement y prend tout son sens. La glace varie autour d’un cm d’épaisseur, ensuite elle épaissit en petit champignons et devient plus confortable sans pour autant offrir une protection adéquate. « – C’est de la bouette! » dira Sébastien. Une pensée lui traverse l’esprit imaginant les ouvreurs qui se sont lancé à vue dans ce dédale de glace mince.

C’est au premier crux que Sébastien a dû mettre le paquet comme on dit. Huit mètres de glace verticale et médusée nous rappellent les conséquences d’une chute pouvant finir au pied de la voie, 35m plus bas. Sébastien ne lésine pas, il fouille et prend le temps nécessaire pour ériger un système de retenu avec 3 vis de 10cm et un Rabbit Runner de 240cm cravaché autour du pied de la colonne. Plus rassuré, il s’exécute, et hop! « Trois petits coups et puis s’en vont… »

Première longueur de Klondike avec Sébastien dans le premier passage clef

La deuxième longueur toute inclinée est une petite balade où l’on prend de la hauteur permettant de saisir la magie des Hautes-Gorges. Notre prochain relais a été fait à une certaine distance du prochain crux où la glace était enfin meilleure, et par le fait même, nous diminuions le facteur de chute de la partie cruciale de la voie.

La balade de la deuxième longueur

Près de 2 mois après la première ascension et une succession de deux autres cordées, le crux a su tenir le coup dans l’ombrage de sa face nord-est. C’est dans une glace transformée que Sébastien négocie le passage intimidant. Avec quelques allers à droite, à gauche, à droite, il découvre les particularités de cette colonne aérée et met un piolet de côté pour insérer son bras dans de gros trous. Il progresse et réussi à se monter sur des pétales de glace pour enfin planter un piolet dans une glace salvatrice, beaucoup plus haut que ce que permet une attaque de front. Il sort ainsi économisé et poursuit sa route vers le relais #3. La précarité du crux demande tout de même une audace compte tenu de sa glace blanchie. Les vis auraient-elles tenu dans cette structure mal consolidé? … pas sûr!

Passage clef de la 3ème longueur

Le troisième relais fût ma hantise. Une zone de bombardement en ligne droite où la neige tachetée de sang témoignait des déboires d’une cordée précédente. Dans cette glace froide et éclatante, Séb n’a pu faire autrement que d’enclencher une pluie de météorites défilant à toute allure. « – Glace! – Glace! – Glace! » Le nez collé à la paroi, j’en ai reçu mon lot, sans bobos.

Sébastien dans le début de la 4ème longueur

Patrice dans la vue plongeante de la 4ème longueur

Après 7h de grimpe, nous étions au sommet de la voie tout heureux d’avoir pu profiter d’une coulée qui ne verra peut-être plus le jour avant longtemps. Bravo aux ouvreurs pour ce cadeau éphémère qui restera gravé dans nos souvenirs à jamais.

Vue de la rivière Malbaie en direction sud à partir de l’Équerre. Discernez-vous Klondike?

Suite à l’article de Yan Mongrain soulignant la recrudescence de l’intérêt pour les Hautes-Gorges depuis l’ouverture de la route, je ne pouvais passer sous silence cette ancienne approche qui limitait nos visites dans ce royaume de glace. Une vingtaine de kilomètres de route non déblayée nécessitant souvent 2 jours de ski et de pulka pour un séjour camping pas toujours invitant pour plusieurs, il fallait trouver le partenaire motivé. Ou encore l’option « marathon car to car 24h» pour revenir travailler le lendemain. Ces aventures de fou étaient des défis de misère, comme disait ma mère, mais elles permettaient de nous dépasser, de forger des histoires ou tout simplement de rêver. Aujourd’hui, le scénario a changée et les Hautes-Gorges permettent davantage, avec en prime, un retour au chaud.

Sous les palmiers, sous les bananiers

Six heures du matin et -22°C en route pour le stationnement de l’Écluse.
– « Ils annoncent chaud aujourd’hui » me dit Sébastien.
– « T’es convaincant à matin mon homme, j’ai déjà l’goût d’enlever ma tuque! »

Nos plans pour défier cette baisse de mercure sont de skier jusqu’au km 7,5 et de s’installer en face sud dans l’amphithéâtre de Passion Tropicale. À ma grande satisfaction, je me retrouve en train d’assurer Sébastien au gros soleil avec seulement une pelure sur le corps. «- Acapulco Baby!»

Svelte 80m 3+

Bien avant la dernière ouverture du secteur par l’équipe Gariépy/Thériault avec Svelte (80m 3+), Sébastien avait déjà reluqué deux voies séparées de chaque côté de Passion Tropicale mais il ne se doutait pas qu’un de ces piliers aurait déjà été ouvert par Frédéric Maltais et Charles Roberge le 23 janvier dernier avec Tequila (65m 6). Par chance Sébastien choisit la ligne la moins cuite et créa l’ouverture de Passion Hivernale. À mon tour, j’optai pour un itinéraire à l’extrême droite du massif empruntant La Goulotte des Tropiques, un couloir étroit où une glace frugale et mouillée m’a trempé complétement les avant-bras. Historiquement, ça dégouline souvent dans cet amphithéâtre!

L’amphithéâtre Tropicale

Jamais deux sans trois, le lendemain, on s’est dirigé à l’extrême gauche du mur de Lavoie Papy. En grimpant la première partie de La Voie de Papous, il a fallu une bonne heure et quart de raquette pour rejoindre la partie sud du grand mur. Sans la forme olympienne de Sébastien, je serais encore pris dans cette neige en sel où l’on fait un pas en avant et qu’on recule de deux.

Le départ de la Voie de Papous (coulée du centre en bas) et les 3 voies du mur sommital.

Rendu au pied de la voie convoitée, le premier essaie s’avère infructueux. La lame de glace dominante menant directement en haut est sèche et mince. Les frappes de piolets la casse en assiette ne laissant qu’une roche nue. Sébastien opte donc pour un détour vers la droite et découvre un magnifique couloir encaissé qui mène aux chandelles terminales.

Sébastien dans le détour du Retour de Papy

La goulotte de Papy

Rendu au relais, une multitude de piliers s’offre à nous. Certains sont fragilisés, d’autres carrément trop dur. Celui de gauche attire l’attention de Sébastien mais sa base laisse à désirer. Seb devra tricoter le parcours pour s’élever et atteindre la partie solide du pilier pour enfin sortir dans un amas de branches épouvantables restreignant ses mouvements. Une petite séance d’émondage en viendra à bout et mettra fin à notre périple de 3 jours.

La sortie du Retour de Papy

Ce retour aux Hautes-Gorges, associé à l’activité de cette saison exceptionnelle, me démontre à quel point nous sommes choyés de pouvoir vivre notre passion dans un lieu aussi grandiose, où le potentiel de découverte demeure encore possible. Que les autorités gardent le chemin d’accès ouvert et qu’ils permettent l’exploration dans les vallées interdites.

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