Par Louis-Philippe Ménard
BiPolaire, c’est un hommage à la folie de l’escalade de glace en général, et au mixte en particulier. Vous serez de mon avis: se retrouver agrippés à quelques millimètres d’eau gelée au milieu d’une falaise, c’est quand même surréel. Dans le cas précis de BiPolaire, c’est une coche de plus (ou de moins… c’est selon !) dans le registre du délire.
Se lancer à l’assaut d’une colonne de glace, aussi belle et attirante soit-elle, surtout précaire, incomplète et, on va se le dire, à première vue inaccessible !
BiPolaire, c’est justement ça : une voie insensée et improbable, de rocher, de glace, d’incertitude et d’aventure.
C’est les extrêmes : un intense et long dièdre de rocher surplombant qui impose un rythme physique et soutenu, coiffé d’une magnifique longueur de glace longiligne, suspendue et aérienne. En quelque sorte, le cornet et son sorbet !
C’est aussi le travail et la récompense. Le fardeau et le joyau. Le dur et l’impénétrable mariés au fragile et au cassable. Bref, l’infranchissable, chapeauté de l’intouchable !
Mais BiPolaire, c’est aussi plus que de la glace, plus qu’une voie de mixte. Ça parle du duo improbable de notre cordée. Serge, un grimpeur dont l’énergie n’a d’égal que son optimisme déjanté. Un gars aux apparences brutes et aux biceps surdimensionnés, cachant un savoir inouï, mais semblant tout droit sorti d’un « Chest-Bras X-Fit » plutôt qu’arrivé de Fontainebleau !
Et moi, l’alpiniste puriste, calme et stoïque. Plutôt fuselé que potelé. Dans tous les cas, un peu sauvage et réservé. Dans tous les cas, un peu sauvage et réservé.
Lui, un pickup. Moi, une Prius !
Les deux pôles opposés !
Et pourtant, tous deux complètement passionnés par la grimpe dans le froid, par la glace et surtout, le mixte !
Donc, après deux premiers jours déjà mémorables sur le réservoir Sainte-Marguerite, on se met en mode repérage. Cet hiver extraordinaire pourrait bien nous réserver quelques surprises — allons voir un peu plus loin…
Rapidement, tout un cirque de glace se dresse devant nous. Pas mal de glace en fait, et surtout, une colonne évidente aux allures de Terminator !
Mais il y a un hic. Toute cette scène est haut-perchée et s’arrête à mi-hauteur. Pire, la première moitié du mur semble dépourvue de faiblesse, et un énorme surplomb garde solidement l’accès aux joyaux du haut. En scrutant alentour, un dièdre obscur sur la gauche offre peut-être une possibilité…

Comme on ne voit pas bien d’en bas, on décide une tentative. La première longueur est tout simplement délicieuse — on serait revenus bredouilles qu’on en aurait été satisfaits. Trente mètres de placages style « L’Appartement » nous mènent directement sous ce redoutable dièdre. À notre étonnement, une fissure large et continue scinde toute sa hauteur, mais chacune de ses faces est légèrement surplombante, lui conférant un caractère redoutable.
Ne se laissant pas démonter, Serge me lance un franc : « Passe-moi le rack ! » Étonné, mais soulagé de ne pas avoir à me lancer moi-même dans la gueule du loup, j’approuve et me prépare au long lead à venir. Serge prend toutes les protections qu’on a avec nous, hormis les vis — il n’en aura pas besoin!

L’attaque se passe plutôt bien et mon compagnon est maintenant bien établi dans les difficultés. Malgré la bonne protection, chaque mètre est durement gagné. Qu’à cela ne tienne, ce dièdre est la clé de voûte pour atteindre le palais des glaces, alors Serge se donne corps et âme, sans lendemain, tel que je le connais ! Mais la cruelle réalité du dévers continu vient à bout de l’inépuisable, et quelques repos sur corde sont réclamés. Malgré tout, Serge parvient à s’acquitter des difficultés et s’établit enfin au-delà du dièdre, sur une dalle de glace mince.
Se retrouvant en terrain moins incliné, mais dans une situation précaire et sans protection possible, la drill est vite réquisitionnée et un relais proprement installé.
Ankylosé par le froid, mais inspiré par l’effort que Serge vient de démontrer, je décide de donner mon va-tout en second. En puisant profondément, je réussis de justesse à grimper en libre cette longueur renversante… c’est le cas de le dire !
Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Un incertain passage en mixte sera nécessaire pour atteindre une passerelle de glace et nous permettre de traverser vers la fameuse colonne « intouchable ». Ce sera pour demain — le crépuscule est au rendez-vous, alors on fixe et redescend.
Le lendemain, on prend la mesure de l’inclinaison du mur en remontant les cordes, complètement dans le vide. L’échauffement est fait ! Un regard nouveau sur le début de la 3e longueur me permet d’entrevoir un passage. Je m’y lance, mais me retrouve rapidement directement au-dessus de Serge, toutes pointes sorties, à graffigner le rocher sans aucune bonne emprise. Pire, mes lames sont toutes deux maigrement coincées au-dessus d’un bloc douteux qui sonne creux ! Je trouve un micro-placement qui m’encourage à m’engager au-delà. J’atteins enfin la glace, et dès que mes deux piolets sont bien ancrés dans une première pétale de glace, celle-ci cède et je vole vers un Serge complètement terrifié.

Heureusement, le micro-placement tient et mes pointes de crampons évitent d’infliger quelque blessure que ce soit à mon partenaire. Une bolt s’impose. Je re-grimpe depuis le relais et tire l’artillerie pour équiper un point fixe. Une magnifique traverse de glace éphémère se révèle ensuite. Cette longueur particulière — d’abord remontante, puis redescendante (ce cycle alterné…!) — m’amène tout juste devant la glace tant convoitée, mais pas encore assez pour y accéder! Il y aura une fois de plus un passage mixte à résoudre avant de savourer le sorbet !
Serge me rejoint et la position dans laquelle on se trouve est tout simplement unique. Perchés à 100m dans une verticalité absolue. À notre droite, la queue du diable qu’on s’apprête à gravir, sculptée par le vent et s’élançant dans le vide. Dessous, le néant. En haut, un cortège de gargouilles de glace d’une beauté sans pareille. On se pince d’être enfin arrivés ici. C’est Serge qui gagne le privilège de dompter le dragon en premier.
Un dernier point fixe installé pour protéger la traverse, Serge s’acquitte brillamment du passage des plus aériens. Le reste n’est que passion ! En haut, on exulte ! Cette voie, cette folie qu’on a vécue à deux, on n’est pas près de l’oublier…
Deux longs rappels aéronautiques nous ramènent au sol. Comment se remettre de notre psychose maniaco-vertigineuse et de l’alternance de nos épisodes extrêmes ?
« BiPolaire » s’impose, tout simplement.
BiPolaire, M9, WI6, 120m
L1 — WI5+, 30 m. Délicat et magnifique. Remonter les placages jusqu’à la vire évidente. Relais sur bolts.
L2 — M9, 30 m. Intense et continu, mais avec protection abondante. Deux repos évidents — ne pas les négliger ! Prendre 2 racks complets jusqu’au no 3, plus un no 4. Relais sur bolts.
L3 — M6+, 30 m. Passage court mais intense pour rejoindre la glace. Une bolt. Relais sur bolts.
L4 — M6, WI6, 30 m. Courte traverse de mixte et vous touchez au joyau. Un bolt protège le départ de la délicate traverse — prendre no 1 et 2 également, et des vis pour la récompense qui suit.
Descente : 1er rappel sur un arbre. Attention de tirer vers la gauche afin de rejoindre le dernier relais, sinon c’est le vide assuré ! De là, 60 m dans le vide pour rejoindre le sol.
Épilogue
Comme René Desmaisons l’a si bien dit : « Il n’y a que deux drogues: le danger et la beauté. » Cette voie nous a offert les deux, magnifiquement. Y retourner pour améliorer notre style dans les repos de la 2e longueur ? L’expérience n’en serait que gâchée — elle n’aurait plus les ingrédients qui la rendent si riche, à commencer par l’incertitude, qui crée l’aventure que je recherche tant. Rabaisser notre ascension à la simple mécanique de répéter la longueur clé serait sacrilège.
De retour à Sept-Îles, nous recevons à souper dans notre petit appartement loué le trio formé de JF Girard, Jeff Mercier et Sarah Haase, qui viennent tout juste de débarquer en ville. On échange nos histoires de grimpe devant la bonne cuisine lanaudoise que Serge nous a préparée. La camaraderie prévaut et c’est donc tout naturellement que nous invitons nos amis au privilège de signer la première en libre. De notre côté, cet hiver goûte trop bon pour ne pas continuer à profiter de la vallée.
Le surlendemain, pendant que Serge et moi voyageons sur la Route des Baleines, le trio s’offre BiPolaire. JF réussit à vue l’enchaînement du dièdre et Jeff Mercier enchaîne également la longueur clé, en tête, sitôt après. Ils confirment la cote, mais surtout, vivent des épisodes extrêmes et sont atteints d’un trouble chronique d’euphorie et d’excitation… sans avoir eu à passer par aucune phase de dépression !




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