Daniel Morin et Jeff Beaulieu en libre dans Freerider à Yosemite

Jeff Beaulieu dans le pitch 21 | Photo: Daniel Morin

Par Daniel Morin

J’essaye de réfléchir à ce qui serait pertinent de vous raconter sur notre aventure dans Freerider (5.13a) ou ce que vous aimeriez savoir. C’est que je dois synthétiser, car on ne m’accorde que  2 pages  pour l’article , ce que prendrait normalement mon introduction 🙂 Chaque mot doit donc être pesé. Tiens, ça me fait penser. L’histoire commence comme ça.

Dans un parking du Curry Village dans la vallée de Yosemite. Jeff et moi, on s’obstine à savoir ce qu’on devrait apporter sur le mur. Jeff veut plus de confort et de sécurité, je vote pour une approche fast and light (relativement parlant). Le point névralgique de notre argumentaire : devrait-on apporter 1 ou 2 brosses à dents? Et plus important encore : 8 ou 12 bières?

Sérieusement, depuis le film Free Solo, pas mal tout le monde connait la voie  Freerider  . Pour ceux qui sont en retard, sachez que c’est la voie la plus facile pour grimper la pleine hauteur d’El Capitan (1 000 m). Jeff et moi en étions à notre 2e  tentative .

Petit résumé en chiffres pour débuter avec une perspective :

FREERIDER VI 5.12D/13A – 1000M (+ ou – 35 longueurs)

– 11 jours sur le mur
– 17 gallons d’eau (142 lb)
– 2x 10 repas déshydratés
– Tout le grément de camping (réchaud, sac de couchage, etc.)
– Rack triple jusqu’à #3, 2x #5 et #6, 2 big bros (vert et bleu) et bicoins (dont un jeu offset)
– 1 paire de culotte chacun
– 2 paires de bobettes (le truc c’est de les virer de bord aux 2 jours)
– 8 bières
– Pis des Oreos

Poids total des sacs au départ = env. 325-350 lb

Daniel Morin dans le 1er pitch du Enduro (12b). 725m d’air sous les pieds | Photo: jeff Beaulieu

Sur papier, Freerider a presque l’air facile. C’est rempli de longueurs en 5.10 et 5.11, et de quelques cheminées en 5.7-5.8. Facile! Même avec une main dans le dos voyons! En réalité, c’est une autre histoire. C’est pas tant comment fort t’es capable de tirer, mais pendant combien de temps. Et je ne parle pas ici en secondes ou même en minutes, mais en jours. Quand on y pense, ça nous a pris 11 jours. C’est vrai qu’on s’est pogné le cul certains jours et qu’on a aussi été pris dans le trafic par moment. Mais honnêtement, c’est quand la dernière fois que t’as grimpé 11 jours consécutifs? Et je vais te faire une petite confidence, juste entre nous : les 2 derniers jours sont les plus durs. La clé est donc de s’économiser jusqu’à la fin. Si t’es pas  fraîche  rendue au dernier tiers, ça passera pas!

Mon seul objectif au départ était de ne pas subir El Capitan comme en 2017, mais d’être en mesure de le savourer, une longueur à la fois. Je voulais avoir du plaisir à grimper avec mon pote.

À mon retour au Québec, plusieurs nous ont posé des questions sur notre éthique de grimpe. Et bien, l’important pour nous était, pour chaque grimpeur, de réussir toutes les longueurs en  libre . Que les longueurs soient réalisées en tête ou en second ne faisait pas partie de notre équation.

Comment est la grimpe?

Freerider c’est vraiment une voie d’anthologie. Plusieurs de ses longueurs sont uniques en leur genre et la majorité seraient 5 étoiles dans un topo si elles se trouvaient au niveau du sol. C’est comme si tu prenais tes 35 longueurs préférées et que tu pouvais les avoir sur la même paroi pour pouvoir les faire consécutivement. Ok ok, elles ne sont pas toutes classiques, mais quand elles ne le sont pas, elles sont testpieces. 🙂 Tsé quand, dans une voie multi-longueurs, une longueur particulière a été baptisée, tu peux être certain qu’elle a quelque chose de spécial! Quand, en plus, le nom est badass, c’est garanti que tu vas te faire botter! Mais honnêtement Freerider, c’est juste des longueurs épiques. Les Dalles en 5.11, glissantes, déroutantes et épeurantes; le Half Dollar avec sa cheminée super bien protégée; le redoutable Hollow Flake avec sa dégrimpe en 11d et sa cheminée runnout de 20 m (petit conseil : garder des sous-vêtements propres pour après); The Ear avec sa traverse en cheminée vraiment exposée (juste incroyable); le Monster Offwidth, inégalable, indescriptible, un test physique et d’endurance mentale par excellence; le Teflon Corner si court, pourtant si improbable (ou le Boulder Pitch avec ses prises minuscules et coupantes comme des  rasoirs ); l’Enduro Corner si esthétique et pourtant si déroutant; sans parler du Scotty-Burke Offwidth (arff aussi bien ne pas en parler).

J’aimerais te dire qu’on a été efficaces avec les cordes, mais elles étaient remplies de lutins maléfiques. On en a perdu du temps à les démêler, presqu’à chaque mautadine de longueur. J’aimerais te dire qu’on n’a pas souffert, mais le bigwall ça sert juste à te rappeler que t’es un humain bien fragile qui aime le confort de son salon. Par contre, je peux te dire que nous avons été bons dans notre grimpe. On peut compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où nous sommes tombés. Nous avons été méthodiques, patients et réalistes, ce qui nous a permis de nous économiser à fond. Bien que nous étions fatigués le soir, nous n’étions jamais complètement  « explosés »  .

Jeff sur Freeblast. Pitch 5: Dalle 11b | Photo: Daniel Morin

Quand tu es aussi longtemps sur une paroi, il peut en arriver des choses. Ça se pourrait que t’aies faim, que t’aies soif, que tu ne dormes pas bien dans le portaledge, que tu ne fasses pas tes ptits besoins le matin en te levant (Ça pourrait être un problème si ça se déclenche pendant que t’es pris dans une cheminée), que t’aies un coup de chaleur, que tu reçoives la pisse d’autres grimpeurs sur la tête (plusieurs jours de suite même), que tu t’ennuies de ta blonde/chum pis que t’appelles ta mère à l’aide. Mais y’a 2 choses que je peux te promettre. Primo, rendu à la fin de ton périple, les pantalons que t’as portés tous les jours vont être vraiment difficiles à enfiler le matin. Ils vont être raidis par la morve, le sang, la sueur pis la poussière que t’as essuyé dessus. Tes doigts vont être enflés, détruits, et tu vas avoir de la misère à les plier. Secundo, ton aventure, tu vas t’en souvenir toute ta vie, peu importe que tu réussisses ou non. Ça va te rentrer dans peau et tu ne seras plus jamais la même personne, la même grimpeuse.

Toutes choses étant par ailleurs égales, plus les jours passent, plus les petites douceurs de la vie sont amplifiées, deviennent cruciales. Les deux cafés le matin; la tranche de cheddar dans ton wrap thon-moutarde; les baby wipes en fin de journée pour se laver la face et les mains (t’as le droit à deux par jour seulement); les Oreos en fin de soirée, juste avant de se coucher (7-8h max); chacune des bières, dégustées une gorgée à la fois, pour célébrer une petite victoire ou pour oublier les échecs et la douleur; les couchers de soleil inoubliables, éclatants de teintes orange, rouge et mauve; les nouveaux amis rencontrés, leurs encouragements, leur enthousiasme; toutes ces choses aident à nous transporter ailleurs, à nous ramener chez nous, plus proche que jamais du paradis.

Je dois avouer que je ne pensais pas vraiment au crux dans les premières journées. Après tout, chaque étape offre son lot de stress et de défis; on n’a pas trop le temps de s’attarder à ce qui s’en vient plusieurs jours à l’avance. Mais dans les faits, j’ai senti que cette fois on était en mission. Y’avait un feeling, une fébrilité, quelque chose qui faisait que chaque fois que je chiais dans mon froc au départ d’un relais, je prenais le rack et que j’arrivais à me convaincre que j’allais passer à travers. Inquiètes-toi pas, je ne te mentirai pas. J’ai eu peur dans l’Hollow Flake; je voulais me faire péter la tête pour tomber inconscient dans le Monster Offwidth, mes doigts voulaient ouvrir dans l’Enduro, mes avant-bras prêts à popper comme une bouteille de Coke qu’on a brassé, et je pensais faire un ACV dans la traverse à Sous le toit, mais j’ai tenu bon, la barrure ben accotée.

Nos amis Scott et Christopher dans le Pitch 15 (10a). Au-dessus on voit The Ear et le Monster Offwidth.

Mais c’est vraiment quand j’ai enchainé le Teflon Corner que l’aventure a pris une toute autre tournure. C’était tellement irréel. J’étais comme « Fucking shit c’est sérieux là!! J’ai pu le choix, faut que je réussisse les autres pitches durs ».

La difficulté du Teflon, c’est juste 6 mètres de long, mais c’est tellement chargé, intense et imprévisible, tellement  improbable , même en moulinette. La tension requise dans les épaules, les ampoules qui se creusent dans les paumes des mains à force d’appuyer sur le granite. La beauté des placements de pieds inexistants. Il n’y a aucune marge d’erreur. Un petit relâchement et c’est la chute. Cette longueur représente exactement ce que j’aime de l’escalade : faut se fondre dans la séquence, être en transe avec les mouvements, ne faire qu’un avec la paroi et son corps; ce genre de moment est très rare, mais c’est juste magique quand ça arrive! C’est pour ce genre de moment que je continue de grimper, jour après jour.

La pression était donc grande quand on est arrivé au Enduro. On a travaillé pas pire pour sortir les deux longueurs 12b, mais on y est arrivé. Jeff a grimpé en tête comme un chef. Quelle détermination! Il s’est repris 3 fois pour réussir la 2e longueur, j’imagine pas l’énergie perdue. Rendus à la traverse (12a/b), c’était mon tour de partir en tête. Avec 750m de vide sous les varappes, c’est le point le plus exposé de toute la  voie  . Et je n’avais pas essayé cette longueur en 2017; j’avais eu trop peur, même pour seconder. Mais là fallait que je le fasse. Avant mon départ, Jeff me souligne que je dois partir de la dernière bonne prise de l’Enduro, une espèce de corne, bien à droite du relais, ce qui me donne 2-3 mouvements supplémentaires. Je dois, de plus, passer par-dessus lui (sans m’accoter sur lui pour un vrai enchaînement en libre) vu que la traverse va vers la gauche. Merci Jeff pour l’éthique! Je dois avouer que j’ai jamais eu peur de même sérieux. Les mains blanches tellement je serrais fort les prises (quand même très bonnes). Une bonne partie s’effectue les pieds en adhérence sur le  mur . Après avoir solutionné une section difficile au départ, je me retrouve dans une alcôve où il est possible de se reposer. Le problème c’est qu’une arrête empêche de voir la suite de la longueur. Je dois être resté là un bon 15 min. Dans ma tête, je me répète sans cesse que si je tombe, c’est la catastrophe. Un moment donné, pas le choix, je me lance. Une série de mouvements durs me permettent de rejoindre une bonne prise de pieds, mais les mains sont 2 bi-doigts (cicatrices de pitons). Je fige. Je vois la fissure undercling qui se trouve 1 m à ma gauche. Si proche, mais si loin…et je vois le pied gauche qui permettrait de la rejoindre, mais il est minuscule. C’est plus un appui qu’autre chose. Je le teste, en gardant mon poids dans mes mains et mon pied droit : mon pied glisse. Fuck! Je sais qu’il me reste 10-15 secondes de jus dans les avant-bras; je me suis déjà claqué deux longueurs pompantes 5.12 aujourd’hui, je suis pété. Je ne peux pas me permettre de tomber et d’avoir à refaire cette longueur. Faut tenter quelque chose, pis vite! Je remets mon pied sur la prise de pied gauche. Je me prépare à le charger pour effectuer un mouvement dynamique vers la gauche et en haut. J’évalue mes chances de réussite à moins de 10 %. En fait, je me vois juste tomber. Je ne vois pas d’autre résultat; la pression est énorme, c’est juste bad! J’initie le mouvement. J’ai peut-être même fermé les yeux, je ne sais plus, c’est confus. Par une chance inouïe, un miracle, je ne sais pas trop, mon pied tient le coup et ma main s’enfonce jusqu’à la 2e phalange dans la fissure. Je replace mes pieds sur de meilleures prises, maintenant accessibles, et j’agrippe un FUCKING GROS JUG main gauche.

Pis là, ça sort tout seul, je gueule comme un mongole :

FUUUU#$%#% YOUUUUUUUU ALEX HONNOLD!! JE L’AI FLASHÉE! DANS TÉ DENTS!!

Là c’est drôle, mais en vrai, je ne peux pas croire qu’il ait fait ça sans corde, c’est juste innocent, et incroyable en même temps, que quelqu’un puisse avoir un tel contrôle. Quand on regarde ce passage dans le film, il est tellement confo, il randonne tout simplement. Bref, ça m’a fait sauter un plomb. Jeff dit que j’étais en état de choc. Mais bon, je l’ai réussi par chance cette longueur-là et je ne la referai jamais. Oh non, le miracle ne se reproduira pas deux fois.

Jeff à notre bivouac de la 3e journée (au-dessus de The Ear) | Photo: Daniel Morin

Le lendemain, c’est la sortie. Deux longueurs 11d bien cochonnes, un offwidth de marde, quelques longueurs plus faciles et c’est la fin. J’ai l’impression que la dernière journée est toujours de trop. On dirait qu’à passer beaucoup de temps sur un mur, il s’installe une sorte d’angoisse. C’est sournois et c’est difficile de mettre le doigt dessus, surtout quand on n’a pas beaucoup d’expérience. On devient irritable, impatient, renfermé. C’est difficile à décrire, mais c’est palpable. Pour rajouter au défi, la dernière journée est toujours glaciale. Le soleil prend beaucoup de temps à arriver de ce côté (Ouest-Nord-Ouest). On doit grimper avec plus d’épaisseurs, les mains gelées, ça démotive. Pour rajouter à l’agonie, je suis tombé en secondant le Scotty-Burke Offwidth, ce qui, avec l’étirement de la corde, m’a ramené à l’alcôve de repos qui suit la fissure à doigts initiale (11d). J’ai dû forcer comme un épais une 2e fois pour ré-entrer dans l’offwidth et l’enchainer.

Vers 17 h, on a fini par arriver au sommet, accueillis par un bref épisode de grêle. La sortie s’est faite tout en douceur, sans grand éclat; j’ai eu l’impression qu’on était moins fébriles qu’en 2017. Évidemment on avait de grands sourires et on a trinqué nos dernières bières quand même; on s’est embrassé comme des frères, parce que c’est ce qu’on devient à la longue. On était peut-être juste zens.

Jeff dans le 2e pitch du Enduro Corner | Photo: Daniel Morin

Ça m’a pris du recul, mais je me suis rendu compte que pour moi, c’est pas tant d’avoir réussi à grimper Freerider en libre. Certes, c’est bien, c’est un petit velours qui met un terme à une saison de feu, la meilleure que j’ai eue jusqu’à maintenant.

C’est vrai que ça m’a fait oublier momentanément que je suis blessé depuis 2 ans et que je n’ai pas pu faire de suspensions de doigts depuis janvier 2018… je n’imagine pas où je serais si j’avais pu recommencer. Mais bon, je ne vais pas commencer à me plaindre, j’ai une pas pire forme quand même; la santé est bonne. À part ce détail, je n’ai rien pour me plaindre dans ma vie actuellement.

Mais le vrai bonbon pour moi c’était de me prouver que je pouvais marcher aux côtés de Jeff, la tête haute, et que cette fois-ci j’avais eu un rôle pratiquement équivalent. On s’entend, je n’égalerai jamais Jeff dans mon niveau d’escalade ni dans les exploits que je pourrai réaliser, mais je voulais le soulager de la pression mentale et physique qu’il avait vécue en 2017, alors que j’étais tétanisé de peur, englué par l’exposition de la paroi. Je voulais qu’il puisse se concentrer sur sa grimpe et qu’il ne soit pas pris avec un enfant à charge sur la paroi (le moins possible en tout cas). Et je pense sincèrement que, de ce côté, je peux me dire : mission accomplie.

Évidemment, alors que nous étions au sommet d’El Cap, la seule affaire à laquelle je pensais, c’tait : misère de misère, il reste la descente…

1 Comment on "Daniel Morin et Jeff Beaulieu en libre dans Freerider à Yosemite"

  1. Gros BRAVO les gars!!! Pis en plus l’article est super débile écoeurant !!!! Merci d’avoir partagé: c’est comme si j’y était (prèsque) >D ouch! pis ouf!

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