Des idées de grandeur… qui font mal!

Shawbridge

Par Étienne Chamard

Quand je ferme les yeux, la scène joue en boucle dans ma tête. Je me revois tomber par arrière, comme au ralenti. Une fraction de seconde qui change tout. Je lance mes piolets derrière moi. Je pense à ma derrière protection qui est beaucoup trop loin en dessous de moi. Je tombe et je sais que ça va faire mal.

Adepte d’escalade depuis maintenant plusieurs années, je vois sans cesse passer des articles d’exploits de grands grimpeurs, d’ouvertures de voie et de sends impressionnants. Je regarde des films qui me font rêver d’expédition et de hautes montagnes. Ne vous attendez pas à un récit de ce genre, cet article raconte plutôt comment mes idées de grandeur ont fait en sorte que je me pète la gueule.

J’ai connu Alex et Luc en hiver 2018. On a commencé l’escalade de glace en même temps. Moins de 2 mois plus tard, 150 mètres au-dessus de la St-Maurice, au sommet de Topaze, on n’était plus seulement des amis, on est devenus des partenaires. C’est ce que ça fait quand tu dépasses tes limites avec quelqu’un. C’est ce que ça fait l’escalade.

Le trio dans Topaz

L’été d’après, on se met au trad. On apprend comme on peut. Un peu à tâtons. On a du fun comme jamais. Puis la saison de glace revient en force. Après plusieurs mois d’entraînement sur mes piolets, je me sens solide. Je sors mon premier grade 5. En un an, l’évolution est rapide, mais on se sent en confiance. Je confierais ma vie entre les mains de ces deux gars-là (sauf quand Luc est trop occupé à s’allumer une top en plein milieu d’une paroi), c’est d’ailleurs ce que je fais chaque fois qu’on grimpe.

Début février de cette année, on s’essaye sur une voie qui manque de glace et s’avère être du mixte. Je manque d’expérience en mixte pour leader ça, et après une douzaine de mètres, je choke et je redescends. C’est la première fois que ça m’arrive. Que je me lance dans quelque chose de trop gros pour moi. Que la chienne me pogne. Expérience un peu déstabilisante.

La semaine d’après, on retourne dans le même coin, mais avec l’intention de faire une autre voie. Encore avec Luc et Alex. Pour se rendre à notre projet, on doit traverser une rivière. Manque de précautions, Alex se remplit les bottes d’eau dès qu’il marche sur le bord. La journée semble vouloir faire comme Alex et tomber à l’eau. On va se réchauffer un peu, et après une longue hésitation, on décide de retourner sur la voie que je n’ai pas fini la semaine d’avant. Dans le sentier d’approche, je me souviens avoir dit à Alex : « Je me sens comme un boxeur qui va monter sur le ring. » Ça aurait peut-être dû nous sonner une cloche. On n’était pas assez équipé pour du mixte, deuxième cloche. J’avais choké sept jours plus tôt et je n’avais pas plus d’expérience, troisième cloche.

Au final, ça s’est avéré être nous les 3 cloches. Enfin, surtout moi. Et pour sonner, je peux vous dire que ça a sonné. Arrivé au point où j’avais déjà décidé de redescendre une fois, je décide de m’essayer. Passage ultra technique en mixte, selon mes maigres compétences. Je finis par passer ce qui fût la grimpe la plus mentale que j’ai vécu jusqu’à présent. Petit problème; après le petit surplomb que je viens de passer, il n’y a plus assez de glace pour des vis et j’ai déjà poser les quelques cams qu’on avait apportés. Deux options s’offrent à moi, j’essaie de dégrimper, mais je ne m’en sens pas capable, ou je continue pour me rendre à la glace plus épaisse un peu plus haut. Je tente le tout pour le tout.

Chute Momo | Photo: Samuel Cyr

Quand je pense finalement avoir fait le plus dur, la mince couche de glace se délamine de la roche. Et comme je suis sur la glace, je quitte aussi la paroi. Pendant un court moment, les seuls points qui me relient à la planète sont les deux petites cordes d’environ 8 millimètres de diamètre qui sont attachées à mon harnais. À cet instant, ça me semble ridicule. Je finis ma chute 12 mètres plus bas, percutant une dalle, inconscient.
Luc, qui m’assurait, me dit plus tard qu’il pensait devoir redescendre un cadavre.

Je me réveille, les gars peuvent me descendre. Une fois au sol, je suis mêlé. Je demande pourquoi je ne suis pas chez moi. « Les gars, on a grimpé aujourd’hui? » Puis les souvenirs me reviennent peu à peu. Je me demande pourquoi je tiens encore debout.

Marche d’une quinzaine de minutes pour se rendre à la route, ambulance, copine inquiète au téléphone, hôpital.

Coup de chance, il s’est avéré que j’avais seulement une fracture du scaphoïde, un petit os du poignet. Conséquences : deux mois d’arrêt de travail et trois mois sans grimper.

On me demande si je vais continuer de risquer ma carrière pour faire ça.

Mes parents me demandent si je vais me calmer dans mes aventures.

Moi, je me demande comment je peux retourner grimper le plus vite possible.

Regardez les photos dans cet article. Vous vous doutez que je n’avais pas le même sourire avec le poignet dans le plâtre. Le rétablissement est long. Mais toutes les aventures que j’ai vécues et que je vais continuer de vivre en valent la peine! Loin d’être un échec, cette aventure est une grande leçon pour moi et avec toute l’humilité que j’en ai retirée, j’espère qu’elle servira à d’autres.

Jeremy Goklberg a dit: « Le courage c’est de savoir que ça peut faire mal, et le faire quand même. La stupidité c’est pareil. Et c’est pour ça que la vie est difficile. » Il s’agit de l’éternel dilemme de tous aventuriers. Continuez de prendre des risques, d’explorer, de partir à l’aventure. Mais soyez prudents, ne faites pas comme moi ce jour-là où la chance m’a sauvé la vie. Parce qu’un bon grimpeur, c’est quelqu’un qui revient chez lui le soir.

Dans Tite étoile

St-Alban

2 Comments on "Des idées de grandeur… qui font mal!"

  1. Un bel article, bien écrit! Des accidents comme ça, ça nous arrive tous une ou deux fois dans notre parcours de grimpe. Ça nous apprend à mieux juger les risques…. mais est-ce que ça nous met complètement à l’abri des accidents? Je pense pas. Faut toujours y aller avec intélligence et précaution.

    Tes partenaires ont été chanceux qu’ils ont eu affaire à une victime qui a pu sortir par ses moyens. Imagine le calvaire que vivent ceux qui doivent dealer avec un blessé grave. C’est pour ça que ça me fâche quand je vois des ti-gars avec peu d’expérience trainer des copines avec zéro expérience dans des affaires pas-rapport. Heille l’innocent! C’est pas toi qui va souffrir! Quand tu te blesses, ça va être les autres qui vont se fendre en quatre pour te faire sortir de là. Penses-y trois fois avant de faire des niaiseries.

    Encore là, je parle mais je suis aussi le gars qui a fait ce genre de chose. Et à qui il est arrivé des petits trucs. Et qui a esquivé une situation grave par une luck, peut-être sans même le savoir. Bref restons humbles, restons vigilants. La marge entre « héro » et « zéro » est fine – mettons les efforts pour rester du bon bord. Merci du récit et bonne continuation!

  2. Étienne, tu as l’air ambitieux et ta progression semble avoir été rapide, mais n’oublie pas que ça ne vaut jamais la peine de risquer de se casser le cou en glace. Si le terrain est facile c’est ok de faire plusieurs mètres sans protéger, mais si c’est plus difficile tu devrais pouvoir être capable de protéger bien et régulièrement. Si non, tu devrais envisager sérieusement de descendre. D’ailleurs, dégrimper une voie est un excellent exercice à pratiquer régulièrement autant en roche qu’en glace. Apprends les manoeuvres de rescue. Méfie toi des cotes: un grade 5 tout troué en conditions printanières avec glace plastique peut être BEAUCOUP plus facile qu’un grade 4 en glace vierge, avec un sac à dos par -20 après une approche de 1h30.

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