Deux prophètes dans les Hautes-Gorges

Photo: Olivier Dumas

Par Pierre-Alexandre Paquet

L’adage dit que nul n’est prophète en son pays. Je n’ai jamais trop su ce que cette locution signifiait. Et vous ? Est-ce vrai que nous tendons plus facilement l’oreille à qui vient de loin ? Dans le contexte pourri d’aujourd’hui, difficile de le croire. Ce pourrait-il plutôt que nul ne puisse être prophète en son pays parce que, entre colégionnaires, nous partageons les mêmes codes, ce qui nous rend apte de débusquer les charlatans qui se cachent parmi nous ?

Or, aucune certitude possible à propos de la nébuleuse (d’aucuns diront « le buzz ») qui entoure la Vallée des prophètes en terre de Charlevoix. Les bruits qui courent au sujet des monts Jérémie et Isaïe laissent entendre qu’on trouve sur leurs flancs les plus grandes dalles du Québec. L’approche éreintante et sauvage découragerait quiconque doté de la faculté de jugement. Fort heureusement, nous avons des grimpeurs d’ici reconnus pour ne jamais se laisser influencer par cette chose exécrable qu’est le gros bon sens. Ces deux-là, prophètes nouveau genre, continuent depuis des années leur travail énorme de remise en valeur des Hautes-Gorges si longtemps délaissées.

Photo: Olivier Dumas

Il faut se l’avouer, il n’en faut pas beaucoup pour appâter Charles Lacroix. Quelques rumeurs, des images aériennes reluquées sur les pages racornies de topos au statut maintenant « historique » signés Eugénie et Sylvain, Yannick et Coco Plam, voilà tout ce qu’il lui faut pour tenter l’approche de la Vallée des prophètes dès 2016. Après tout, il s’agit bien du Lacroix du duo Charles et Patrick. Ces deux-là, comme des Hansel et Gretel de la grimpe, sont célèbres pour les bribes d’information qu’ils laissent tomber dans la foulée de leurs fantasques escapades sur des parois au nom étrange.

Charles est un pro de la recherche et de la préparation. Ou pas. Il peut sonder les Internets (parfois en recherche d’autre chose que de la porn explicite – je dis ça de même, j’invente) et dénicher des récits dont tous douteraient de la véracité. Il peut se faire des représentations mentales, voire géomorphologiques à partir de voyages sur Google Earth et de voyages astraux « sous l’influence » d’autres substances planantes aussi. Cependant, dans le cas précis de la Vallée des prophètes, l’info était si ancienne, elle datait de quand on stockait les données sur des feuilles à trous. Ça donne une idée. Ce n’était pas du bon stock. Bref, les recherches Charles ne lui permettent de rien apprendre sinon qu’il n’y a rien à apprendre et qu’il est prêt. L’aventure peut commencer.

Photo: Olivier Dumas

Peu après une première virée afin d’effectuer du repérage – virée solitaire, forcément, n’ayant pu convaincre personne que sa mauvaise idée en était en fait une bonne – Charles ravive le feu de sa « bromance » avec Patrick et les deux s’engagent (en 2016 toujours) pour une sortie de deux jours, soit le temps disponible « entre deux garderies ». Ils sont lestés tous deux d’un lourd packsack débordant de matériel de grimpe et de l’essentiel de bivouac. Malgré la mise en garde émise par Arian (« quand tu penses y être, il te reste encore une vallée à traverser »), le duo réalise sur le tard qu’ils remontent le mauvais bassin. L’averse vient ponctuer leur sortie – comme toujours – et les deux « aventuriers du nowhere » campent dans un « abri sous roche ». Le lendemain, ils prennent la topographie à rebrousse-poil, traversent enfin dans la Vallée des prophètes (toujours sous la pluie), et rentrent sans avoir grimpé, mais connaissent maintenant le chemin. Pour info, ce dernier croise des eaux au comportement étrange ; soyez attentifs. Or, si Charles et Patrick reviennent bredouilles, on sait que cela veut dire : ils y retourneront.

Dans les mouches de juin, pas plus tard que cet été (2017), Charles et Patrick goûtent finalement au rocher prophétisé pour la première fois. Les dalles de Jérémie sont immenses, m’a récemment confirmé Charles autour d’une pinte ou deux. Les deux inséparables gravissent une ligne dans sa majeure partie avant que bien sûr le déluge (lui aussi prophétisé) ne s’abatte sur eux. Le premier mot qui vient en tête de Charles est « run-out » (c’est deux mots ça, mon Charles). Il estime qu’ils ont pu placer au maximum 2-3 pros par longueurs. Les dalles demeurent aussi « assez propres » du point de vue de celui qui a jadis qualifié la grimpe sur Gibraltar (dans Portneuf) d’« intéressante » (je vous mets au défi d’aller voir). Les premiers pitchs sont les plus faciles, mais plus haut ça se corse et pour comparaison certains passages sont techniquement plus exigeants que ce que l’on retrouve sur les voies d’introduction du Dôme (dans les Grands-Jardins).

Trois heures à battre du boulot et du pin plus tard (cote bushwash BW2 avec quelques passages en BW4), la grimpe peut commencer
Restait donc Isaïe mais ce plan là n’allait pas non plus tarder à se concrétiser. Après une journée à travailler l’enchaînement de leur gros projet sur l’Acropole en compagnie de Philippe Daigneault, Charles et Patrick retournent au pays des prophètes en compagnie cette fois-ci (et pour le plus grand plaisir de nos yeux) de deux photographes versés dans l’art d’immortaliser des simagrées verticales, j’ai nommé Oliver Dumas et Francis Fontaine.

Photo: Olivier Dumas

Charles et Patrick ne manquent pas de ruse : ils savent garder sous silence des détails qui pourraient décourager leurs plus récentes « recrues ». Ce n’est donc qu’une fois l’approche d’Isaïe bien entamée que Charles et Patrick expliquent à Francis, qui n’était jamais allé en ces parages, leur système de cotation de « bushwack ». Mieux informé, Francis réalise que se rendre à Isaïe ne sera pas de la tarte. Trois heures à battre du boulot et du pin plus tard (cote bushwash BW2 avec quelques passages en BW4), la grimpe peut commencer. Isaïe se distingue par son « headwall » prometteur qui chapeaute ses dalles ondulées.

La ligne envisagée par le groupe suit de près celle qui porte le nom de « Belle de loin » dans les anciens topos. Lors de cette sortie, les photographes se partagent les leads dans des dépressions végétées tandis que Charles et Patrick parcourent les dalles compactes et engagées les bordant, en second, avec pour objectif de dénicher les plus beaux passages de rocher et équiper au besoin. Ils laissent derrière quelques bolts parsemées sur chacune des quatre ou cinq longueurs de la voie. La nouvelle ligne « revue et corrigée » se tient aussi loin que possible de la « choss » et de la végétation et comporte une longueur plus épicée de dalle en 8+ ou 9.

Le « plusse le fun » là-dedans, c’est que nul ne peut conclure à propos des dire des nouveaux prophètes de la roche de Charlevoix. Leurs récentes ascensions valent-elles la peine d’être répétées ? Seul moyen d’y voir clair : y aller soi-même ! Sur l’approche, précise Charles, on trouve une clairière offrant une vue sensationnelle sur les dalles. Cette éclaircie doit sans doute permettre de chasser les idées noires qui ne manquent pas de s’ancrer au plus profond de soi pendant de pénibles heures de bushwack. Par contre, les grimpeurs modernes qui pensent que la Vallée des prophètes est trop reculée pourraient être surpris d’apprendre qu’on capte (parfois ?) le réseau sur les dalles. Les prochains visiteurs pourront publier en direct sur leur compte Instagram et faire du Facebook Live afin de nous confirmer si les nouveaux prophètes ont raison de dire qu’Isaïe et Jérémie méritent plus d’attention de la part des grimpeurs !

Photo: Olivier Dumas

9 Comments on "Deux prophètes dans les Hautes-Gorges"

  1. Je m’imagine déjà le topo : cinq pages sur comment faire l’approche, une page sur où grimper 😀 😀 😀

  2. Ahahaha – ca leur ressemble en effet!

  3. Texte très lucide.

    Je me demande si tu pourrais prophétiser à savoir qui seront les prochains à répéter leur voie?

  4. Ça vaut la peine pour vrai Dan ! C’est loin d’être du cragging, mais l’ambiance est superbe, la roche est belle et la possibilité d’itinéraire est très vaste. J’ai eu vent qu’un sentier serait aménagé au printemps… Si tel est le cas, avec un approche qui tournera plus autour d’1h, c’est clairement un terrain de jeu à considérer !

  5. Elles sont belles ces dalles! Est-ce que par hasard vous avez pris une trace GPS???
    Et merci pour le récit!

  6. Bravo les gars.
    Beaucoup de gens pratiquent l’escalade…
    Peu sont de réels grimpeurs…
    Encore moins sont des aventuriers…

  7. @spaceman_spiff non mais pat et moi sommes un peux old-school donc on à un log de nos approche à la bousolle, x degrés 28 pas ensuite y degrés x pas …. ça t’intéresse?

    Sans blagues, j’ai quelque relevés mais rien d’intéressant vous dirais que nous contacter en privé serait plus simple via une jasette au tel ou mieux autour d’une bonne bière.

    L’approche est pas secrète Alain Naud avait fait un sentier oublié à l’époque… le hic est que les orignaux de la sépaq l’ont pas bien entretenu ils ont fait beaucoup de chemins alternatif sans mettre de flag gagne de mal élevés! Mais bon, on a objectif de standardiser un peu les approche sans être les dictateurs des lieux. Le but est d’aider les gens à se rendre à bon port (remplacer par: une bonne paroi ou deux).

    Bref si l’asti de neige et de glace peut fondre au plus criss on pourrait y retourner 😉

    Sur ce, bonne saison de glace!

  8. Pour tout ceux qui aiment les photos, je vous invites à aller consulter ma page photo ici : https://www.facebook.com/OlivierDumasPhotos/

  9. Un bijou cet article & ces photos .

    Merci

Laissez un commentaire