Emilie Pellerin: nomade pas sédentaire du tout

Émilie Pellerin dans son élément

Par David Savoie

Elle compte parmi les grimpeuses les plus fortes du Québec dans le moment, après des enchaînements de voies difficiles en trad (longues voies et single pitch) et en escalade sportive (5.13d en enchaînement, 5.13c à vue). Elle figure en troisième place sur le classement canadien (contestable) du site 8a.nu Pourtant, les cotes ne l’intéressent pas tant que ça. Elle préfère l’esthétisme et l’inspiration des lignes. Mais par-dessus tout, ce qu’elle aime, c’est le voyage. Rencontre avec une humble femme forte de l’escalade.

EscaladeQuébec: Pour ceux qui ne te connaissent pas, pourrais-tu te présenter ?
Emilie Pellerin: Une présentation générale, comme ça ? Ben. Bonjour, je suis Émilie, j’ai 26 ans, ça fait sept ans que je grimpe. J’ai passé six ans à être sur la route, à grimper d’une paroi à l’autre, un peu partout dans le monde. Dans le fond, c’est le voyage pour grimper. Grimper, c’est pour moi une façon de pouvoir voyager d’un bord pis de l’autre.

EQ: Comment as-tu commencé à grimper ?
EP: Un ami m’a emmené grimper dehors ! Son partenaire l’avait laissé tomber.

EQ: Donc, ta première expérience, c’était dehors ?
EP: À Val-David. Et la deuxième fois, j’ai tenté de « leader » une voie en trad ! (rires) Les hauteurs, c’est vraiment naturel pour moi.

EQ: Et pourquoi ?
EP: Je pense avoir grandi un peu avec ça. Mon père fait du lavage de vitres en hauteur. Depuis que je suis tout petite, je vois mon père, avec ses grues, avec ses hommes qui montent dans l’édifice. Ça ne m’a jamais fait peur. Quand j’étais toute petite, j’étais tout le temps dans l’arbre chez nous, qui devait faire une vingtaine de mètres de haut. Pour moi, je me sentais juste libre.

Émilie Pellerin à Siurana | Photo: Jan Novak

Émilie Pellerin à Siurana | Photo: Jan Novak

EQ: Donc tu as commencé à grimper, quand est venue la transition de la grimpe régulière ?
EP: Au départ, quand j’ai grimpé pour la première fois, j’étais comme « wow, c’est possible de faire ça ? », et la deuxième journée que je suis allée grimper, je me suis dit que c’était vraiment ça que je voulais faire. Et le premier été, tout de suite après avoir commencé, on s’est dirigés vers Squamish (mecque de l’escalade traditionnelle au Canada), puis on a passé une partie de la saison là-bas. Je faisais du trad et un peu de sport.

EQ: C’est avec le trad que tu as commencé…
EP: Puis je me suis dirigé vers le sport après, parce que je voyais que ceux qui avaient fait du trad mais qui avaient fait beaucoup d’escalade sportive étaient super forts, et c’était une meilleure école pour réussir à faire du trad difficile.

EQ: Parle-nous un peu de tes réalisations, qu’est-ce qui t’a marqué comme grimpeuse ?
EP: En fait, je dirais que c’est pas forcément les voies difficiles pour moi, c’est plus le voyage, la culture que tu vas chercher et vraiment t’investir dans un milieu. C’est sûr que j’ai réussi des belles voies qui ont quand même une bonne difficulté, mais ce n’est pas ça qui me démarque comme grimpeuse. Moi, c’est vraiment d’être sur la route, de t’organiser avec les moyens du bord. Je me suis promené beaucoup en Europe, en Amérique du Nord. J’ai fait le Liban, la Jordanie, la Turquie, des pays de l’est de l’Europe. J’ai vécu dans un Westfalia pendant trois ans, en Europe, à voyager d’un pays à l’autre. Pour moi, je n’ai pas réalisé que je grimpais des trucs difficiles en Europe, parce que les Européens grimpent des trucs immondes. Si t’es bon au Canada, et tu arrives en Europe, tu es juste dans la moyenne. Donc, quand j’étais en Europe, j’étais dans la moyenne des grimpeuses. Ça m’a pris moins d’un an pour faire ma première 5.13a, et là-bas, c’était normal. Je suis revenue ici, et en faisant un voyage aux États-Unis, je me suis rendue compte que je pouvais pousser le niveau ici.

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EQ: Et à quoi attribues-tu ça, faire une 5.13a en une saison ? Même si tu dis que c’est commun en Europe, pour le commun des mortels, c’est rapide, très rapide !
EP: Oui, mais moi, je partais avec une base. J’ai été patineuse artistique en compétition pendant 12 ans, j’ai fais de la gymnastique, du cirque, j’étais quand même bien conditionnée avant. C’est sûr qu’il faut que tu ailles chercher la force de doigts pour grimper. Mais je pense qu’il y a aussi cet aspect mental: c’est tellement le fun quand tu es en train de grimper, que tu ne sens même pas la douleur, que tes doigts sont en train de saigner…

EQ: Tu es intense, donc… Quand tu grimpes, tu y vas, comme disent les Espagnols, « a muerte » (à la mort)
EP: J’aime beaucoup le « à vue », parce que c’est « a muerte ». C’est vraiment cet aspect-là de l’escalade que j’aime beaucoup, de faire plein de voies. Dans le fond, ce n’est pas forcément de réussir un niveau super difficile. J’ai quand même fait jusqu’à 8b à vue (13d), mais en Europe, on s’entend, c’est différent. Les voies sont plus longues, et moi, je suis super bonne pour trouver des repos.

Émilie Pellerin à Siurana | Photo: Jan Novak

Émilie Pellerin à Siurana | Photo: Jan Novak

EQ: Depuis que tu es installée plus durablement à Montréal, tu sembles te concentrer sur des trucs plus difficiles…
EP: C’est vraiment difficile pour moi, ici, l’escalade. Je trouve que ce sont de belles voies, mais ce sont vraiment des voies plus difficiles que lorsque c’est du calcaire déversant, en Europe, où il y a des pieds partout, des prises partout. Les plus petites prises, ici, moi, j’ai des intermédiaires à prendre. Il faut que je trouve mes propres mouvements. Le granite, c’est vraiment différent. Je pense que ça m’a aidé de faire du bloc au début de la saison. J’avais déjà fait de petits voyages de bloc, par obligation. Cette saison-ci, j’ai décidé de me concentrer sur le bloc, et je crois que ç’a payé pour les voies de granite après.

EQ: Comment tu décrirais ce que tu as fait cet été ?
EP: Cet été, j’ai découvert le Québec. Chaque fin de semaine, Julien (Bourassa-Moreau) et moi, on est partis vers les endroits où il faisait beau pour grimper. On s’est retrouvé au Sanatorium, dans les Laurentides, en Estrie, un peu partout. J’avais quelques projets en tête au début de l’été. Et il y a beaucoup de ces voies-là que j’ai réalisées.

Émilie Pellerin | Photo: Blake McCord

Émilie Pellerin | Photo: Blake McCord

EQ: Et laquelle te rend le plus fière ?
EP: Je dirais « Poumon d’acier » (5.13d), au Sanatorium. C’est vraiment joli comme grimpe. J’avais des passes alternatives à faire. C’est vraiment soutenu comme grimpe. C’est une voie qui m’a donné beaucoup de fil à retordre.

EQ: Quand on a réussi ses projets comme ça, c’est quoi la prochaine étape ?
EP: J’aime beaucoup juste grimper, juste parce que j’ai du fun à grimper ! Oui, les cotes, c’est un peu relatif. Je sais que j’ai fait beaucoup de voies qui s’apparentent à des 5.14a. Les cotes, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je vais m’investir dans une voie, parce que je la trouve belle. C’est vraiment la gestuelle. Je suis plus intéressée par une belle 5.13d qu’une 5.14a qui est facile.

EQ: Et quels trucs tu donnerais aux gens pour le style « à vue » ? Parce que visiblement, tu as une certaine facilité là-dedans.
EP: Je pense que c’est une expérience de mouvements: plus tu en fais, plus tu deviens bon à le faire. C’est vraiment de se dire: je suis capable de la faire. Tu regardes la voie du sol, et tu te dis que tu peux le faire. Si t’es 100 % convaincue de pouvoir faire une voie, tu as au moins 50 % de chance de la faire. C’est de se convaincre soi-même avant de partir. Et dans un repos, je ne repars pas tant que je ne suis pas convaincu que je pourrai faire la prochaine section difficile. Bon, une fois sur deux, je tombe, mais ça fait partie du jeu !

Émilie Pellerin | Photo: Jan Novak

Émilie Pellerin | Photo: Jan Novak

EQ: Au chapitre de l’entraînement, qu’est-ce que tu fais ?
EP: J’ai passé quand même des années avec l’idée que grimper, c’était assez. J’ai quand même grimpé énormément, comme 5 jours par semaine, pendant six ans. Je ne me suis jamais entraînée. Je pense que j’en bénéficierais. Je suis entrée en grimpe avec l’idée que ce n’était pas compétitif, que ça me permettait de partir à l’aventure et que c’était comme une raison pour moi de voyager. Pour moi, ça n’était pas l’aspect compétition. Ce serait un aspect à développer. Je crois que je pourrais vraiment aller chercher quelque chose en tant que grimpeuse, à m’entraîner. Je crois que je m’étais brûlée un peu des compétitions avec le patinage artistique, où je m’étais poussée. Je suis vraiment motivée à faire des compétitions cette année.

EQ: Tu es passée du trad au sport et là, tu fais du bloc. Comment tu perçois ces disciplines ?
EP: Je dirais que ce sont trois sports, et que je passe d’un à l’autre. Quand je me sens vraiment bien en escalade sportive, je vais faire du trad, quand je me sens vraiment bien en trad, je vais faire du bloc ou de l’escalade sportive.

EQ: Pourquoi ?
EP: Parce que je trouve qu’ils sont vraiment complémentaires. Et je ne veux pas juste être une grimpeuse d’un style. Il y a beaucoup de grimpeurs qui se poussent, qui sont hyper-forts dans un style. Moi, je veux pouvoir juste faire tout. Dire que je peux juste grimper n’importe quoi, essayer fort, et avoir la condition physique pour le faire. Retourner à Yosemite, Salathé Wall m’intéresse énormément. La Zébrée, ici, m’intéresse. Ce sont des trucs qui peuvent passer. L’escalade traditionnelle, c’est ça qui m’intéressait au début. Et j’y reviens toujours. Mes plus gros projets sont en escalade traditionelle.

Son top 3:
– La Catalogne
– Yosemite
– Cap-Trinité
– « Poumon d’acier », au Sanatorium
– « Morgan Adam est une Andalouse », Kalymnos

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1 Comment on "Emilie Pellerin: nomade pas sédentaire du tout"

  1. Bravo Émilie! « Grimper pour le fun! » C’est pour ça qu’on est supposés-es faire de l’escalade. Pas pour épater la galerie… Merci de continuer à progresser et à nous montrer (par la bande) ce dont tu es capable!

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