Encore une histoire sans fin – partie 2

Par: Stéphane Lapierre

Ici pour lire la première partie

Même si j’ai peur, j’y vais quand même (Pierre Brassard)

Photo: Stéphane Lapierre

Décembre 1992. Après avoir pris de l’expérience dans quelques grandes voies par-ci par-là, ici et ailleurs, je pense être prêt pour le filet de glace discontinu à droite de la Pomme. Sur la photo, Sylvain Lamoureux s’approche du départ de la voie proprement dit. Quelques minutes plus tard, j’arrive sous le premier mur déversant, après avoir grimpé un court mur de rocher à mains nues. J’ai beau regarder, je ne vois pas ce que je peux faire avec mes vis, mes coinceurs et mes pitons. Il ne me viendrait même pas à l’esprit de mettre des bolts pour franchir le mur. Pourtant, j’en ai déjà placé dans des voies de rocher, mais jamais pour faire de l’artif. Pis à ce moment-là, il nous manque un outil important pour franchir le mur déversant derrière la chandelle sans recourir systématiquement à de l’artif : le dry tooling. C’est un art inconnu au Québec. Je place au tamponnoir deux des quatre bolts que j’avais traînées au cas où pis on redescend. D’autres tentatives au début des années ’90 ne me permettront jamais d’aller plus loin. Alors mes rêves m’emportent ailleurs. Vers d’autres voies et d’autres montagnes. Vers un guide à terminer et une famille à fonder. Je laisse la voie à d’autres, plus talentueux et plus visionnaires.

Photo: Stéphane Lapierre

À partir du milieu des années ’90, l’escalade mixte se développe au Québec (et ailleurs dans le monde). Tout d’abord dans des voies qui se protègent naturellement avec vis, coinceurs et pitons. Puis, en 1997, les bolts font leur apparition sur des petites falaises, à l’ile aux raisins entre autres. En 2001, une poignée de grimpeurs ayant peaufiné l’art de l’escalade mixte dans ces voies « sport » d’envergure modeste sont maintenant prêts à exporter le concept vers des parois plus imposantes. Cette photo présente la face nord du pic de l’Aurore, à Percé, tel que je l’ai vu pour la première fois en décembre 1991. Je ne voyais pas comment faire pour gravir ce mur de 150 mètres de hauteur. Mais j’y voyais clairement l’un des futurs de l’escalade hivernale. C’est 10 ans plus tard, au printemps 2001, que Benoît Marion et Bernard Mailhot vont y tracer deux voies spectaculaires : Moby Dick et Double 7.

Photo: Jean-François Morin

Quelques semaines avant l’ascension de la face nord du pic de l’Aurore, j’ai un petit pincement au cœur quand j’apprends que Mathieu Péloquin et Jean-François Morin ont réalisé la première ascension de cette incroyable ligne à droite de la Pomme. Je suis vraiment content de penser qu’on est rendu là. C’est une grande première, rendue possible grâce à leur audace et à leur vision ! Extrait du Guide des cascades de glace et voies mixtes du Québec : «La plus spectaculaire de ces créations mixtes en territoire québécois est probablement la Ruée vers l’or, ouverte en février 2001 sur l’imposant mur surplombant à la droite de la Pomme d’or et de la Loutre. Côte à côte sur le mont de l’Équerre, les trois voies forment maintenant un triptyque de grande classe. »

Photo: François Genin

Le fameux triptyque du mont de l’Équerre en janvier 2020. De gauche à droite, la Loutre(rouge), la Pomme d’or(orange) et la Ruée vers l’or (bleue). La flèche verte présente la diagonale évidente de Cascade 74. Ne sachant pas comment franchir les murs surplombants de rocher sans protection de ce qui allait devenir la Ruée, Francis Côté et moi nous étions rabattus en 2000 sur cette ligne qui est depuis devenue le départ standard pour la Loutre.

Extraite du Mousqueton | Photo François Lareau

Fin février 2001. Raphael Slawinski et BenFirth participent au Festiglace de Pont-Rouge. Raphael remporte haut la main la compétition de difficulté. Il faut dire que les deux grimpeurs albertains ont déjà un gros bagage de voies mixtes très difficiles derrière la cravate. Alors, lorsque Mathieu Péloquin leur raconte la Ruée vers l’or, ils n’hésitent pas et se rendent dans la Malbaie en motoneige. Qu’en a retenu Ben 20 ans plus tard ? « I don’t remember much about the route only it was excellent. Climbing on great ice and good stone with good gear, from ice blob to ice blob. The perfect type of mixed climbing. At the time we were quite lucky, in retrospect. I think we were in the Golden years of mixed climbing in the Canadian Rockies, and to find a route at the time in Quebec very much suited our sensibilities. We spent two days there, the first day climbing this route and the second we climbed the classic Pomme d’or. I remember it being bitterly cold. (…) that was by far the worst screaming barfies I had ever experienced! »

Photo: archives de Mathieu Péloquin

Signe que la voie marque l’histoire de l’escalade au Québec, voici un petit extrait du VerticalRoc du printemps 2001.

Photo: Patrice Beaudet

Patrice Beaudet et Yannick Girard sur leurs bicyks, le 10 février 2005. Yannick voulait grimper la Ruée. Étant donné la très faible quantité de neige tombée cette année-là, il convainc Patrice de faire l’approche aller-retour en vélo de montagne, sans campement. La Ruée car-to-car dans une journée, comme à chacune de ses nombreuses autres tentatives dans la voie. Yannick n’était pas un homme de compromis. Témoignage de Patrice à propos de cette tentative :

«Cyclotourisme avec bagages ça va bien, mais avec des cordes, des piolets, des crampons, des bottes et la quincaillerie, c’est une autre histoire. On a fini par partir à la lueur de nos frontales et en moins d’une heure, notre stratégie soulevait déjà le doute. De la neige, il y en avait, même trop ! On passait notre temps à marcher et pousser les vélos dans une neige enlisante. Mais qu’avions-nous à perdre sans plan B? On a continué malgré le retard qu’on prenait et une fois les montées terminées nos pneus ont enfin goûté au bitume sec et bien dégagé. Dans la noirceur, les descentes folles nous redonnaient espoir de regagner tout ce temps perdu. On clenchait à fond. C’était l’euphorie. Comme il fallait s’y attendre, on a eu droit aux plus belles débarques en croisant d’immenses plaques de verglas, de quoi se péter la gueule solidement! D’autres sections de neige nous ont encore ralentis et ce rituel de pousse-marche-prends une débarque nous a amené au pied de la Pomme d’or très tard, vers 10am. […]. Le retour fût très long et nous sommes arrivés à Québec à 1h du matin complètement épuisé avec chacun 5 lbs en moins. Quelle aventure! »

Photo: Louis-Philippe Ménard

Mars 2005. Guy Tremblay, Maxime Turgeon et leur skidoo/monture/arme secrète sont en compagnie de Louis-Philippe Ménard, en route vers ce qui sera la troisième ascension de la Ruée.
« Guy en est à sa deuxième tentative cette saison et Max et moi convoitons tout autant la troisième ascension. Même si Max et moi sommes de Montréal avec l’habitude de faire cordée ensemble alors que Guy est de Québec, les rivalités désuètes des cliques de grimpeurs sont chose du passé. Il faut dire qu’on se côtoie presque tous les weekends, en ces années de la Coupe du Québec sur glace et la camaraderie est à l’honneur lors des événements. Par ailleurs, c’est Guy qui détient les reines du fameux cheval ! »

Photo: Charles Roberge

Les années passent. Plusieurs se frottent à la Ruée. Certains se rendent même à une ou deux longueurs de la sortie. Mais rien n’y fait. Il faut attendre février 2017 avant que la voie ne reçoive une quatrième ascension. Cette année-là, la colonne de départ de la voie rejoint le sol pour la première fois de mémoire de grimpeurs. Plusieurs iront jusqu’à la colonne constater qu’elle n’est toutefois « qu’un amoncellement de daggers secs et fragiles » et n’oseront pas y toucher. Cela n’empêchera cependant pas Stas Beskin et Daniel Martian de se rendre au sommet « au cours d’une longue fin de semaine, conduisant de Toronto en voiture jusqu’au parc, pour skier (la route était bien entendu fermée) et camper au pied de la voie. Grimper ET skier le chemin du retour la même journée, pour ensuite conduire le retour vers Toronto. » Ça, c’est de la motivation et une capacité physique hors norme !

Quelques semaines plus tard, le 28 mars, Carl Darveau, Jean-François Girard et Charles Roberge s’offrent la cinquième ascension en nous laissant un sympathique film de Jeff ainsi qu’un article introspectif de Charley Boy : « Imaginez le sentiment lorsqu’on voyait le top de la voie et les immenses daggers percer la brume matinale, carrément au-dessus de nos têtes, près de 250 mètres plus haut. C’était tout simplement indescriptible et à glacer le sang. À côté de la Ruée, la Pomme d’or « is a walk in the park » et le Mulot filait plus sécuritaire. »

À suivre!

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