EXCLUSIF Conrad Anker : regard sur une carrière bien remplie

Conrad Anker lors de l'ascension du Shark Fin sur Meru | Photo: Jimmy Chin

Entrevue réalisée par Ian Bergeron

Élevé au rang de légende par ses ascensions extraordinaires et par sa présence médiatique, notamment dans le film Meru, Conrad Anker demeure néanmoins une personne simple, affable qui garde les deux pieds sur terre. Grace à un ami commun, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui sur une foule de sujets : de l’avenir de l’alpinisme à la découverte de la dépouille d’Alex Lowe, en passant par l’apiculture.

2016 a été une année éprouvante pour Conrad Anker. Au printemps, le corps de son bon ami Alex Lowe a été retrouvé à la base du Shishapangma. À l’automne, alors qu’il grimpait avec David Lama, il a été victime d’une crise cardiaque. Alors comment se porte-t-il?

Je vais bien! Je suis serein. Mon corps et surtout mon cœur a récupéré à 100% bien qu’il me reste certains tests à passer afin de valider que tout est parfait. Je bois désormais un verre de vin régulièrement à la suggestion de mon cardiologue. J’ai donc remplacé ma faible consommation de bière par une faible consommation de vin rouge. Les choses pourraient être pires!

Quand à Alex, je dois avouer que retrouver son corps boucle la boucle. On a enfin pu s’occuper dignement de sa dépouille et lui rendre honneur. Dans ce sport, les pertes [d’amis] sont constantes, malheureusement on s’habitue à la disparition d’amis. Ça ne rend pas la chose moins triste, mais ça fait partie de la grimpe et de la vie, de savoir qu’il y a une finalité.

Conrad Anker, Martin Hanslmayr et David Lama au Népal, un peu avant les problèmes cardiaque de Conrad | Photo: Conrad Anker

Si on regarde le succès du film Meru, qui a été louangé par les grimpeurs et touché un large public qui dépasse le monde de la grimpe, penses-tu qu’il a changé la perception générale que les gens ont du mountaineering?

J’espère certainement que le film a eu un impact positif sur le publique et qu’il a montré la réalité de la montagne sans tomber dans les stéréotypes habituels véhiculés par les films d’Hollywood – notamment Everest qui est sorti en même temps que Meru. La montagne est si souvent mal représenté que de pouvoir la montrer de manière impartiale et vraie est agréable. Meru va me survivre et j’espère qu’il donnera de nouvelles balises aux futurs réalisateurs.

De toutes tes ascensions, si tu devais en choisir une seule, laquelle te rend le plus fier?

Certainement le Shark Fin (Meru). Pour une foule de raisons, notamment l’amitié incroyable qui m’unit à Jimmy et Renan et aussi pour l’adversité que nous avons affrontée.

Même plus que ton ascension du Latok II?

Le Latok II, dont je vais célébrer les 20 ans de son ascension l’an prochain, était une belle aventure avec les frères Huber, mais n’avait le même niveau d’implication émotionnelle. Le « vibe » était différent. Pas mauvais du tout, juste différent.

Conrad lors de l’ascension du Shark Fin (Meru) | Photo: Jimmy Chin

A 67 ans, Krzystof Wielicki et une équipe polonaise vont retenter le K2 en hiver, as-tu encore la motivation à 53, ans de souffrir la grosse misère comme ça? Moi j’en ai 49 mais je ne me vois pas au K2 pendant 80 jours en hiver!

Chapeau à Kryzstof! En passant, c’est à 49 ans que j’ai grimpé Meru, l’Everest sans O2 et skier le Denali! Une belle année! Pour revenir à ta question, cette année, j’ai grimpé El Cap à deux reprises et au Queen Maud Land en Antarctique, bref je veux être dans les montagnes. Ce besoin m’habite, tout comme celui de vouloir redonner à la génération qui me suit. Je pense que c’est important d’encourager et conseiller les plus jeunes tout en étant respectueux.

Tu mentionnes les plus jeunes, quel est ton rôle au sein des athlètes de The North Face?

Je suis le capitaine de l’équipe, ce qui veut dire que je supervise le recrutement et que j’aide au développement des athlètes lié à la grimpe. C’est une forme de mentorat. Comme tu le sais, l’alpinisme ne s’apprend pas sur les bancs d’école mais en expérimentant pour vrai. C’est un environnement ouvert et libre dans lequel j’essaye de développer leurs habiletés à raconter une histoire. On désire qu’ils soient de bons communicateurs.

Au fait quel genre d’influence les athlètes ont sur le développement de produits, par exemple chez The North Face et Smartwool?

Essentiellement, c’est via le retour d’information aux designers de produits. Mais on travaille aussi directement avec les fabricants de tissu. Les grandes innovations passent souvent par cette étape en premier. Je fais ça depuis 1983 avec TNF, alors j’en ai vu passer des produits. Je pense que ça a aiguisé mon sens critique. Si on prend l’exemple de Smartwool, j’ai aidé à développer des bas qui s’arriment au bottes d’aujourd’hui. Ça a été un vrai succès. Les bas PhD Mountaineering ont gagnés 3 prix ce qui a surpris même les gens chez Smartwool. Mais quand on y pense, c’est essentiel une bonne paire de bas. Essaye d’aller en expé pas de bas! Ils sont aussi importants qu’un piolet.

Les bas PhD Mountaineering inspiré par Conrad Anker | Photo: Smartwool

Selon toi, où s’en vont la grimpe et l’alpinisme dans notre monde actuel, rempli d’embuches comme l’accès aux sites et les changements climatiques?

Individuellement, nous allons continuer à vouloir nous surpasser, l’exploration fait partie de nos besoins d’introspection. Nous sommes choyés, particulièrement en Amérique du Nord, car nous n’avons pas à nous soucier de nos besoins primaires. De plus, je pense que tout être humain aspire à apprécier la vie. La communauté de grimpe est fondamentalement respectueuse et courtoise et nous allons bâtir sur ces bases. Les Olympiques vont également contribuer à élargir cette communauté et à rependre nos valeurs. Pour moi, le temps est venu de redonner et de réfléchir sur l’impact que j’aurai à long terme. Tant au niveau de la grimpe qu’au niveau humain. La grimpe apporte de la paix aux cœurs des gens.

Un gars heureux | Photo: Smartwool

Vers la fin de l’entrevue, Conrad me confie qu’il était à inspecter sa ruche d’abeilles et qu’il vient juste d’observer une guêpe tuer une abeille. Ce qui l’a fait réfléchir à voix haute sur l’importance des abeilles dans la chaine alimentaire. Sans elles point de pollinisation, donc pas de fruits ni de légumes… Malgré son message rempli de positivisme, je l’ai senti songeur sur le sort de l’humanité! Finalement je l’ai invité à revenir au Québec pour y grimper dans les Hautes-Gorges. Invitation qui semble avoir trouvé écho à ses oreilles. Peut-être serons-nous chanceux et le croiserons-nous dans les collines charlevoisiennes un jour?

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