Glissade dans le Parc de la Jacques-Cartier

Texte: Romain Roussel-Bongiovanni
Photos: Romain Roussel-Bongiovanni et Gabriel St-Jean

Tout commence le 2 janvier 2019. La saison de glace est indéniablement installée. Je jette mon dévolu sur mon ami Gabriel, résolu à lui donner une sérieuse piqûre pour l’escalade de glace. Un soir, après avoir squatté chez lui, je lui sers ma fameuse phrase.

– Hey Gab, j’ai un super plan, un truc que tu vas A.D.O.R.E.R ! On va en chier un peu, mais en gros c’est 300 mètres de glace, deux nuits à se geler les fesses et environ trente kilomètres de marche. T’es chaud?
– Ah mais carrément !

Gabriel, il est comme moi. Dans la vie, il ne se casse pas trop la tête, il aime l’aventure et ça lui suffit. Sans savoir dans quoi il s’embarque, sans poser trop de questions, il accepte.

Deux semaines plus tard, pas de chance, -25°C le jour, -30°C la nuit, et les deux journées suivantes aussi. Pas grave, on y va pareil.
Notre plan est le suivant : Départ le 11 janvier de Montréal à 5h, arrivée au parc de la Jacques-Cartier à 8h30. On marche du km11 jusqu’au km25 pour y monter le camp, juste en face de la cascade Ekwatek. Aux petites heures du 12 janvier, direction le km27 pour attaquer la cascade Glissade (300m III 4+).

– Pff… 250m de dalle avec un p’ti vertical à la fin, ça va quoi. Allez, on fait Ekwatek en après-midi et on décampe le 13 au matin.

O.P.E.L.A.Y.E ! WELCOME BACK TO THE REAL WORLD!

L’idée qu’un traîneau serait beaucoup plus facile à traîner que deux gros sacs à dos fut notre plus grosse erreur. On ne s’est absolument pas cassé la tête à minimiser notre équipement, bien au contraire, on à tous pris. Le résultat, nous nous sommes traîné un macchabée au cul sur 15km, comme deux beaux mulets. Mais la vie est sympa avec nous, on croise un duo de grimpeur sur leur chemin de retour, nous ouvrant ainsi la route. On à appris plus tard par le parc qu’ils ont été les premiers de la saison. Les braves types en ont arraché pour passer à travers la poudreuse.

Nous voilà presque arrivés, Gabriel tire le traîneau sur les derniers kilomètres. Moi je suis un petit zombie, mais un zombie de bonne humeur. Après nos six heures de marche, on est explosé, mais genre… EXPLOSÉ. La morve au nez et un peu partout sur nos gants, on monte le camp. Je commence tranquillement à faire la popote et je sors enfin le vin chaud. Le truc qui nous a motivés et qu’on a attendu toute la journée. Ce vin chaud, s’était rendu notre carotte à nous. Les dernières performances de Gab le rattrapent d’un coup, il est éclaté et moi aussi. Le vin chaud dans une main et la soupe aux lentilles dans l’autre nous redonne un peu d’énergie, du moins, assez pour jouer aux cartes, avant de nous effondrer pour la nuit.


ROLALA !! CE VIN CHAUD QUAND MÊME, C’EST DE LA TUERIE!

Matin du 12 janvier.
– 26°C ! Oh p*****, ça caille!

Quand on souffre à cause d’une météo sévère, y’a une satisfaction supplémentaire qui rend l’expérience plus «HOT» et qui, du moins dans nos têtes, nous rends, nous aussi, un peu plus «HOT».
À 9h30 on est au pied du truc, à 10h on tape les premiers coups de piolet, Glissade, ça porte bien son nom.

– La vache, c’est pas mal plus sympa en vrai qu’en photo. On ne se sera pas fendu le cul en quatre hier pour rien!

J’attaque la première longueur, assez facile, rien de particulièrement excitant. Gab est au taquet, il s’est payé des X-Dream de Cassin la semaine passée, c’est de la bombe atomique. Il a envie d’essayer de leader, mais on se dit que ce n’est peut-être pas le meilleur moment. Ici, faut pas se croûter, pas de réseaux cellulaires, -1000°C au thermomètre, 17km à marcher. Aller, une prochaine fois.

À la deuxième longueur, il n’y a pas beaucoup plus d’adrénaline. Les passages de glace et les plaques de neiges se succèdent à intervalles réguliers. C’est facile, mais un peu stressant en lead. La dernière visse est à 10 mètres derrière moi et je m’enfonce jusqu’aux hanches dans la neige sur une dalle gelée inclinée à 65°.

Je me dis :
– Romain, fait pas trop l’con.

Avec une paire de lames flambant neuves sur mes Nomic, je crochète avec délicatesse et aisance les petits monticules de roche qui émergent ici et là, histoire de me tenir à quelque chose.

La troisième longueur est la jumelle de la précédente, sauf que le soleil est au rendez-vous. À ces températures, c’est quand même bien agréable. Merci soleil ! Vers 13h, entre la troisième et la quatrième longueur, nous sommes à mi-parcours.

– Mouais… Ekwatek en après-midi, pas sûr.
– Carrément pas tu veux dire!

Quelques mètres plus loin dans la quatrième longueur, je sors d’un petit passage de deux ou trois mètres presque vertical, comme une marmotte sort de son trou. Bouilla ! Voilà qu’apparaît devant moi une dalle de glace tout simplement PARFAITE, un truc lisse de 80 mètres à 55°, la dalle académique ! Maintenant c’est carrément sympa. Je regarde derrière moi, j’ai environ 200 mètres de vide aux fesses. J’embarque sur cette glissade géante, qui, pour la première fois, me permet de voir parfaitement jusqu’en haut, les 100 mètres restants. Momentanément, je me sens Alpiniste avec un grand «A».

Je fais notre quatrième relais les mollets en feu, Gab arrive, et là, il est pris d’une attaque aiguë de caca, le truc qui donne des contractions, où il faut serrer les fesses fort sinon ça sort tout seul. D’où ça vient ? On ne sait pas. Gabriel rigole en disant :

– C’est l’histoire de ma vie.
– Mais là… C’est pas vrai qu’on va redescendre pour une histoire de caca quand même!
– Carrément pas!

On regarde en haut ce qu’il nous reste à grimper. On cherche de nos yeux plissés tels des biologistes à l’affût d’une espèce d’oiseau rare, sauf que là, c’est pour un spot à caca.
L’option évidente, derrière le rideau vertical à gauche. Ça le fait carrément!

J’entre dans la concavité rocheuse par le trou situé entre les deux rideaux de glace, le 4+ de Glissade. Le cinquième relais est solide, directement ancré au pied du rideau de droite. Gabriel en profite, et change momentanément la nature de l’air avec un acide virulent que même le froid ne peut arrêter. On est arrivé juste à temps!

J’attaque la dernière partie de Glissade sur le rideau de droite, un vertical d’une quinzaine de mètres. La sensation est super. Après avoir grimpé en angle toute la journée, on peut enfin grimper à la verticale. Je m’éloigne petit à petit de cette dalle monstrueuse en sentant sous mes pieds le rideau de glace vibrer sous mes coups de piolets. Le soleil est parti, la température baisse, la glace se tend, on l’entend.

– Doucement les coups de piolets Romain, faudrait pas tout faire péter, me dis-je.

À mis parcours du vertical, dans un aggloméra de stalactite de glace, j’installe une visse de 13cm. Avec le refroidissement, la glace est plus dure, mais aussi plus susceptible. Une belle fissure horizontale de 15 cm se forme de chaque côté de ma visse, je mets une dégaine explosive, je n’y pense pas trop, ce n’est plus le moment, maintenant, il faut juste monter.

La nuit est tombée, je fais le dernier relais sur un gros arbre et Gabriel grimpe à son tour. J’aime bien l’entendre cracher un peu, ça me confirme qu’il aime ça. Il est dans le vertical et exprime ses derniers petits instants de bonheur par quelques jurons. Il me rejoint, on est content, mais il fait noir et on caille. On descend toute la cascade par une succession de rappel sur l’extrême gauche de la voie, il y a des arbres jusqu’en bas. On néglige souvent la descente dans l’itinéraire d’une grimpe, pour le coup, dans le noir, c’était long et fatigant.

De retour au camp, une autre bonne journée explosive. Cette escapade nous aura pris 11h. Et dire qu’on voulait faire Ekwatek dans la même journée. La bonne blague!


Le 13 janvier, après une nuit aussi froide que la précédente, on entame le chemin de retour avec beaucoup d’appréhension. Il faut dire qu’on en a pas mal chier à l’aller. Un qui tire l’autre qui pousse le traîneau, on échange au 2km ou quand un est tanné. On aura finalement mis 2h de moins qu’à l’aller.

On n’entend pas souvent parler de Glissade, mais c’est une superbe voie. Elle est tombée dans mes classiques du Québec. Super multipitch, magnifique exposition et la dalle est tout simplement incroyable.

Gabriel, il est comme moi. Dans la vie, il ne se casse pas trop la tête, il aime l’aventure et ça lui suffit, mais pour Les Elles du Délire, on ira en skidoo…

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