Hypoténuse (5.13d): quand un projet attend 7 ans

Texte et Photo: Jérôme St-Michel

Il y a des voies qui t’obsèdent, non pas pour leur cotation, mais parce qu’elles t’imposent le respect dès le premier regard. Hypoténuse, au Mont King, est de celles-là. C’est l’histoire d’une obsession qui a duré près de sept ans, entre chutes, doutes, apprentissages… et un Camalot #3 en pleine face.

Tout a commencé par un autre toit : Le Toit de Ben. J’étais en redpoint, suspendu dans une position un peu ridicule, les mains pendues au bathang, quand une voix me sort de ma bulle :

« Vas-y, let’s go!! »

Je me retourne, et c’est Jean-Pierre Ouellet (Peewee). Clairement, ça motive. C’était la première fois qu’il m’encourageait dans mon projet en fait, on ne s’était jamais rencontrés. Il m’a aussi dit :

« Tu vas le faire le prochain coup. T’es capable. »

Il avait raison car à l’essai suivant, j’ai enchaîné.

La fin de semaine d’après, quelque part à l’été 2017, je décide d’aller jeter un coup d’œil à Hypoténuse. Mentalité naïve de grimpeur trop motivé. Jean-Pierre est là aussi, cette fois sur Rikiki, en tentative de première, pendant que Paul Laperrière documente l’action. Alors que je discute avec Peewee, je place un Camalot #3 dans un undercling au milieu de la rampe.

BANG. Le #3 lâche et me pète en pleine face. Ouch! Fait mal. Les autres rient.

Ce #3 était pourtant un placement clé pour Julien Bourassa-Moreau dans la deuxième ascension… (WTF?)

Je suis retourné quatre ou cinq fois avec des grimpeurs vraiment forts comme Julien Bourassa-Moreau, qui a fini par faire la deuxième ascension. Chaque session était une leçon : chaque section était insécure, difficile à imaginer en redpoint. À un moment donné, j’ai même réussi à faire la sixième ascension de la Zébrée et encore les mouvements dans Hypoténuse n’étaient pas encore tous possibles. À ce moment-là on devait être en 2021.

Après un long break, en 2024, je suis revenu pour jeter un œil à Tonnerre de Brest, une 5.12d recommandée par mon ami Jean-Simon, mais tout était mouillé. Finalement, c’est Hypoténuse qui m’a attiré à nouveau cette journée-là. À ma grande surprise, j’ai réussi presque tous les mouvements, sauf ceux du bloc de départ qui m’apparaissaient encore lunaires. Si c’était du bloc, ça serait probablement coté V8 ou V9.

Il faut une expérience incroyable pour apprendre la pose de pied sur ce granite. Il y a tous les angles, toutes les textures, tous les types de prises. Tu ne peux pas faker. Faut savoir grimper.

Le crochet d’orteil initial, que j’ai piqué à JP, est probablement le move de pied le plus technique que j’ai appris à faire de ma vie. Après ce bloc-là, sans repos, ça enchaîne direct dans du 5.12+ soutenu jusqu’en haut, avec des protections pas évidentes à placer, pis quelques mouvements en dulfer avec les pieds au-dessus de la tête.

Heureusement, il y a une bonne prise de main dans le milieu (dieu merci!). Aussi, avant de se lancer, depuis la vire d’Ambiance, tu peux placer un cam, un peu épeurant, à bout de bras sur la rampe, avec un micro bomber juste en dessous — mais genre juste si t’as un reach de plus que 6 pieds, sinon faut pré-placer, comme JP.

Au début du mois, j’ai fait un essai prometteur. Ma blonde, Nedelya, était là pour m’assurer. Ça faisait longtemps qu’elle ne m’avait pas vu grimper et je pense que ça a joué — j’avais envie de l’impressionner.

Donc, je pars pour un essai redpoint et je passe enfin le mouvement qui me résistait dans la dernière section… mais, sans que je m’en rende compte, une roche se colle sous mon pied. Je glisse sur le dernier crux. Je pense que j’ai même cassé une prise de pied en tombant : après, on voyait une marque blanche sur la prise, comme si une roche pointue avait frotté…

Je me suis dit : « Elle était à moi. »

Deux jours plus tard, je reviens avec Julien Bourassa-Moreau qui, de son côté, essaie de faire la première de Rikiki. Et au premier essai de la journée, je réussis la voie. Ça a même presque paru facile.

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