Jacques Lamontagne

Depuis combien de temps grimpes-tu et qu’est-ce qui t’a emmené à la grimpe?

J’ai commencé à grimper il y a 35 ans déjà. J’avais alors 14 ans et j’étais maigre comme un clou. A l’époque, mes parents m’envoyaient chaque été en colonie de vacances ou j’étais, en général, bien malheureux car gêné par mon look cure dents. Surtout à la plage ou l’on moquait souvent de moi. En ’74, ils y ont mis un peu plus d’argent et m’ont envoyé à la Base de plein-air du Mont Lac Vert à Hébertville, au lac St-Jean. Et c’est là que j’ai eu le coup de foudre: J’ai découvert qu’être un chicot, et grand par dessus le marché, c’est super pour l’escalade! Je pouvais grimper toutes les voies du petit rocher école. Enfin, un sport ou j’étais aussi bon, et même meilleur que la plupart des autres p’tits bums! De retour à la maison, il FALLAIT que je continue. Et c’est ainsi que mes parents m’ont reconduit à ma première sortie du Club de Montagne du Saguenay, les fameuses sorties du mercredi soir au Petit Dôme à Jonquière. C’est aussi là que j’ai fait la rencontre de FX Garneau et de Régis Richard.

J’ai grimpé beaucoup durant les années 70 et 80, peu dans les années 90, et depuis l’an passé, je retrouve goût à cette si belle activité qui a tant marqué ma jeunesse.

Parles-moi un peu de tes deux mentors : Régis Richard et François Xavier Garneau

FX Garneau est sans doute l’une des personnes les plus gentilles, aimables, et passionné de l’escalade, que j’ai connu de ma vie. Entre autres, j’admire énormément comment il a toujours eu la maturité et le jugement nécessaire pour conjuguer avec succès sa passion pour la montagne à ses responsabilités de mari, de père, de chercheur et d’enseignant. Pour moi, François a été comme l’un de ces rares professeurs qui transmettent leur passion à leurs élèves et en amène un grand nombre à choisir une nouvelle direction de carrière. Jamais il n’a hésité à conseiller les plus jeunes et à les aider dans leur cheminement, et il n’a jamais demandé quoi que ce soit en retour pour toute cette gentillesse. Un vrai gentleman comme on en voit peu de nos jours. Si seulement il y en avait eu 10 ou 15 de plus comme lui, l’escalade au Québec aurait sans doute connu un essor plus vigoureux, à la fois plus respectueux des choix des autre et plus conscient des impacts des gestes sur l’environnement et la qualité de l’activité pour les autres. Je dirais qu’il est le pendant  » Saguenéen  » des John Turner, Ben Poisson et Claude Lavallée.

J’ai surtout connu Régis au début des mes activités d’escalade. Si François m’a initié, c’est Régis qui m’a montré à me dépasser et à surmonter mes peurs. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi calme et posé en premier de cordée. Je me souviens d’une voie en particulier que Régis avait ouvert à Rivière Valin et que j’avais secondé tant bien que mal. Son nom est plus qu’évocateur: l’Écroulante. Je ne crois pas qu’elle ait jamais été répétée, et je parie qu’elle ne le sera jamais! En bref, la voie c’est 80 mêtres de blocs instables mis à la verticale avec un paquet de passages en 5.7 et avec comme seule protection quelques pitons à lame posés sans trop taper fort afin de ne pas faire tomber de bloc. Je ne me souviens que de deux choses de cette voie: primo, j’avais la chienne de tomber d’un bout à l’autre, même en second(!), et secundo, je m’émerveillait sur la capacité à Régis de grimper ce tas de cailloux avec le même calme que s’il traversait une rue déserte. Tout simplement incroyable!

Régis nous a quitté il y a quelques années. Je suis très désolé que ce soit arrivé à un moment ou j’avais cessé l’escalade car je n’ai appris son décès que récemment. Régis a été un grand précurseur de l’escalade de pointe au Québec, lui aussi un gentleman, et pour moi, un grand héros de jeunesse.

Régis, FX et toi avez ouvert passablement de voies au Québec, notamment la Tache Blanche au Grands Jardins. Quelle ouverture de voie est la plus marquante pour toi et pourquoi?

La Tache Blanche a été tout d’abord une grand première pour Régis Richard, secondé par François et moi-même, le porteur de sac. Dans cette voie, au lieu d’un tas de cailloux vertical, Régis a grimpé une dalle lisse comme la peau de fesses d’un bébé. Mais cette fois aussi, il avait démontré son calme légendaire en grimpant du 5.8 [ndlr: la voie est aujourd’hui coté 5.10+, probablement 5.10c!] vue et à 20m de sa dernière protection, dans une voie jamais explorée ou grimpée précédemment!!!! Ceci dit, la Tache Blanche, n’est sans doute pas le premier 5.8 de l’est de la province. Mais c’était tellement soutenu qu’il fallait comme qui dirait  » briser  » la barrière psychologique du 5+ (5+ = 5.7). En effet, à l’époque, les grimpeurs de l’est ouvraient des voies souvent bien plus difficiles que 5+ mais refusaient de les coter plus haut, probablement guidés par une espèce de pudeur. La Tache Blanche était un peu comme une cassure sur le passé: Oui, c’était OK de coter plus haut que 5+.

Personnellement, ma plus belle première, c’est sans doute la voie « Fox Victor India » au Cap Trinité. Cette voie a été le fruit d’un long labeur avec ma troisième influence importante en escalade: Gaétan Martineau. Si François a été mon mentor et Régis mon inspiration, Gaétan aura été mon compagnon des grandes aventures. Je sais bien que la voie des Grands Galais est la classique de la paroi et j’ai eu ma part de frissons quand je l’ai fait en solo. J’en aussi grimpé deux autres et demi (une autre histoire…). Mais de toutes les voies que j’ai grimpé, aucune n’offre plus de Gazzzzzzzzzzzzzzzz que Fox Victor India. Une ambiance incomparable et une voie superbe. Allez-y! Vous adorerez!!!!!

En parlant du Cap, mes meilleurs souvenir restent cependant ceux de notre première ascension, Gaétan, Louis Paré, Serge Roy et moi. On avait ouvert une variante (variante de la Souricière si mes souvenirs sont bons). On dormait sur escarpolette rigide, on grimpait avec des bottes jaunes de construction, et si je me souviens bien, on a pris 6 jours pour arriver en haut, avec une caisse de bière, du vin et d’autres bonnes choses en chemin pour nous tenir détendus… On est arrivé au sommet sales comme des cheminots et complètement épuisés, mais grands dieux qu’on s’était amusé en chemin!

Pour finir, j’ai aussi eu beaucoup de plaisir à partager la corde avec plusieurs autres grimpeurs et amis dont le regretté Jacques Veillette, Daniel Levesque avec qui j’ai eu la joie d’ouvrir quelques voies au Mont St-Hilaire, Luigi Civitella, Paul Laperrière, Dominique Forget et plusieurs autres.

As-tu déjà fait une épopée de grimpe mémorable qui aurait pu mal tourner, si oui raconte…

T’en veux vraiment juste une? Si oui, alors peut-être celle-ci:
Une ascension de la très, très belle voie  » La Grande Allée  » au Cran des Érables – avant la fameuse interdiction (i.e. Hey les écolos: Les plantes rares ne sont pas sur la paroi, ni au pied en zone de chute de pierre et de glace, alors laissez nous donc le plaisir d’y grimper!). Arrivé en bas, il faisait tellement noir qu’on ne voyait même pas nos mains devant soi. C’était plus noir qu’une panthère perdue dans une mine de charbon. Et on n’avait aucune lampe. Alors on a dû tâter avec les mains et les pieds jusqu’au chemin dans la noirceur totale, ne sachant jamais si une paroi n’allait pas soudain nous engloutir. Ouf!

As-tu déjà fait des voyages d’escalade? Si oui, ton plus beau était où et pourquoi était-ce le plus beau?

J’ai fait quelques voyages aux Rocheuses, en Ontario, au Gunks, et au New Hampshire. Mais mes plus beaux voyages d’escalade ont tous eu lieu ici, au Québec. Le Cap Trinité d’abord, puis les Grands Jardins, La Malbaie, le Saguenay et St-Siméon. Pourquoi aller loin quand on peut avoir de si belles aventures dans sa propre cour?

Qu’est-ce qui a le plus changé dans le monde de l’escalade depuis tes débuts (en 1974)?

Je dirais tout d’abord la sécurité dans tous ses aspects. Comme tu peux le constater d’après la photo, grimper en tête en 1976, c’était du sérieux, pis pas à peu près. Le premier de cordée n’avait pas d’affaires à tomber. En plus, on n’avait même pas de dispositif d’assurance. On assurait par la ceinture! Aujourd’hui, c’est complètement différent. L’idée de la chute n’inquiète personne. D’une certaine façon c’est un peu dommage car l’engagement émotif associé à la possibilité d’une chute avec blessure fait de moins en moins partie de l’équation. On dirait que l’accès à la difficulté associée aux cotes les plus élevées a eu comme impact, la disparition progressive d’un pan entier de l’activité:
-En 1974, si ça craint, sors les joyeuses [ndlr: tes couilles]!
-En 2009, si ça craint, sors la drille!
Ceci dit, avec l’âge et les responsabilités, j’apprécie de plus en plus ces petits machins métalliques qui égaient nos parois ici et là. Ils sont bien rassurants quand les fissures se font rares!

L’autre changement important a trait à l’approche en général autour du travail d’une voie (nouvelle ou existante). En 1974, hors du rocher école, c’était: grimpe à vue point à la ligne. Travailler une voie en rappel ou autrement avant de la faire en tête aurait été considéré comme un sacrilège et le vol d’une première  » légitime « . Aujourd’hui, c’est la norme. Mais c’est aussi peut-être correct étant donné qu’il reste de moins en moins de voies ouvrables à vue. Faut bien vivre avec son temps… Personnellement, tant que les licras pour les hommes ne reviennent pas à la mode, j’ai l’intention de continuer à grimper!

Tu ne pars jamais en parois sans?

Ce qui reste de mes joyeuses!

Top 5 – Parois
Cap Trinité, Saguenay, QC
Mont du Gros Bras, Grands Jardins, QC
Le Dôme, Grands Jardins, QC
Les Palissades, St-Siméon, QC
Mont King, Val David, QC
Plus:
Cran des Érables, La Malbaie (malheureusement interdit)

Top 5 – Voies
Fox Victor India, 5.10, A3, Cap Trinité
Les Grands Galets, (à l’époque 5+, A3) Cap Trinité
Halls Und Bein Bruick, avec sortie sur le grand mur au Gros Bras, Grands Jardins (5.7)
Black & White, Weir, 5.10++++
L’amphithéâtre au Mont King (5.6?)

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