Jean-Philippe Gadbois : L’art de gravir ce qui compte

L'autrice et Jean-Philippe

NDLR : Jean-Philippe Gadbois, un grimpeur impliqué et aimé de sa communauté, nous a quitté après un combat avec le cancer. J’ai demandé à Andréanne Vallière un texte pour rendre hommage à son ami.

Le 8 mai 2021, à 8 h 30, la forêt de Val-David est encore enveloppée de rosée.
Tu t’y présentes humblement, attachant ta toute première varappe à une roche encore inconnue.

Tu es venu pour apprendre, mais déjà, on devine en toi autre chose :
un regard qui saisit vite, un esprit qui ne cherche pas la hauteur pour briller, mais pour comprendre.

À peine quelques semaines plus tard, tu reviens.
29 mai 2021, toujours à 8 h 30, cette fois pour deux jours complets d’initiation.
Et quelque chose s’ouvre en toi.
Une joie discrète mais lumineuse, celle qui naît quand un être trouve son territoire d’expression.
L’escalade devient pour toi plus qu’un sport : une forme d’éthique verticale.

Tu ne voulais rien brûler.
11 septembre, encore un cours, mais tu choisis de rester second,
non pas par prudence, mais par conscience.
Tu voulais saisir chaque rôle avec justesse.
Et tu le faisais, toujours, avec cette rigueur tranquille qui inspire confiance sans jamais l’imposer.

Tu n’étais pas seulement grimpeur.
Tu étais déjà, sans le dire, un veilleur.
Tu prêtais attention aux gestes, aux autres,et aux silences qui pèsent parfois plus lourd que les mots.

Lorsque je te parle de l’organisme Ça me dit de grimper, qui soutient les personnes vivant avec des enjeux de santé mentale, tu n’hésites pas.
Tu t’impliques.
Tu deviens cette présence douce, fiable, que les gens reconnaissent sans qu’elle ait besoin de s’annoncer.

La vie, cependant, ne te ménage pas.
Elle te donne de lourds bagages à porter, mais tu avances quand même.
Non pas dans le déni, mais dans cette étrange et rare capacité à cohabiter avec l’incertitude sans renoncer à la joie.

Tu rêves encore.
Tu parles du Nose, pas comme d’un défi égotique, mais comme d’un fil tendu entre volonté, beauté, et patience.

Tu continues de te former, tu te présentes au cours d’escalade traditionnelle,
et cette fois, c’est clair : tu as acquis cette forme d’intelligence du mouvement,
où le corps ne prend jamais le relais de l’esprit, mais l’accompagne.

Et puis, la maladie entre.
Pas discrètement.
Mais brutalement.
Tu frappes à ma porte, amaigri, porteur d’un diagnostic que personne ne devrait apprendre aussi tard.

Tu dénonces le système médical, lucidement.
Et tu continues.
Tu grimpes entre les traitements.
Tu dors dans ta voiture à Val-David.
Tu économises ton énergie mais pas ton courage.

Tu te bats, sans guerre.
Tu marches, sans bruit.
Et toujours, tu ris.
Avec ceux qui savent.
Avec ceux qui ne savent pas.
Et parfois, avec personne.
Ton corps s’affine.
Ta présence, elle, s’intensifie.
Tu deviens cette silhouette qu’on reconnaît de loin.
Sur les falaises.
Au Canyon.
À la paroi.
Tu habites encore la roche,
comme un poème silencieux.

Puis, 14 juin 2025.
Encore à 8 h 30.
Tu t’inscris à ton dernier cours : l’auto-sauvetage.
Un mot qui, dans ton cas, résonne autrement.
Ce n’était pas une fin.
C’était une fidélité.
Une dernière manière de dire que tu n’avais jamais cessé
de croire que quelque chose en chacun pouvait encore tenir.

Jean-Philippe, ton Nose, tu l’as gravi.
Pas celui d’El Capitan.
Un autre, plus intérieur, plus exigeant, plus rude aussi: celui de ta vie.

Tu nous laisses le souvenir d’un homme non pas héroïque, mais lucide et tendre,
d’un grimpeur non pas spectaculaire, mais essentiel.

Ta trace sur la roche s’effacera peut-être.
Mais celle que tu as laissée en nous, dans cette communauté d’escalade et de cœur,
elle, elle est gravée.

Dessin qu’il a fait pendant son séjour à l’hôpital.

Dessin qu’il a fait pendant son séjour à l’hôpital.

Son sac a puff qu’il portait toujours avec lui

Be the first to comment on "Jean-Philippe Gadbois : L’art de gravir ce qui compte"

Leave a comment