La ligne du désespoir: Trans-Balkansky-Express

Trans-Balkansky-Express (M10 - 110m)

Par Carl Darveau

Tous les hivers, nous faisons beaucoup trop de route à la recherche d’objectifs qui nous motivent, des milliers de Km dans le but de trouver LA LIGNE. Nous partons de Québec (Jeff des bas fond du Bas-St-Laurent) sans avoir de photos qui nous confirment si notre projet est viable pour se rendre dans la région de Tadoussac. Une fois sur place, c’est sec comme un carré de sable, pas une graine de glace dans la section clé qui en nécessite. On se regarde, désespoir, on fait quoi? Plan B : petite ligne avec de la glace a proximité. Le soir, généreusement, François-Guy nous héberge aux palissades. Assis devant le foyer à aiguiser nos piolets et nos crampons, la même question revient, on fait quoi demain? Un autre projet qu’on a déjà entamé, sur le Gros Bras !

Photo: Jean-François Girard

Arrivés au stationnement dans les Grands Jardins, devinez quoi ? Cali… pas de glace ! Pis là dans mon champ de vision, juste en-dessous de la grosse barbe bien garnie de Jeff, apparaît le St-Graal. J’avais déjà vue et parlé de cette caverne qui se situe au Mont Gol [NDLR: ca se situe au nord (à droite) du Gros Bras] mais je n’y étais jamais allé. Du stationnement, nous voyons clairement qu’il y a un gros glaçon et un beau offwidth plus haut, mais à savoir si on peut y grimper?

Arrivé à pied d’œuvre, je réalise que l’art de danser sur la glace verticale avec des crampons ne s‘appliquerait pas vraiment dans cette voie. La première longueur non-protégeable en trad a demandé plusieurs heures d’effort !

Photo: Jean-François Girard

Une fois complété, nous avons eu un peu de temps afin d’essayer le départ mais le redoutable toit allait demander beaucoup de force brute !
Environ deux semaines ensuite, nous retournons essayer mais la sueur a plus coulé que le succès !

Le lendemain, Jeff a enfin décidé de forcer pour de vrai. Je savais qu’il était capable. On a refait ensemble la séquence clé du toit de plus de 4 mètres de long. Je lui demande même de me la mimer et hop, ça passe. Cris de joie, la première longueur est passée. C’est un bon 30 mètres en M10. Sans la confiance et la chimie qui se sont créées entre Jeff et moi au fil du temps, ce périple ne serait jamais arrivé.

Photos: Jean-Philippe Nadeau

La deuxième longueur est rapide mais nous amène à la base du magnifique head wall final. (30 mètres M4 full trad) Arrivé à la base, j’hésite par où me diriger. C’est clair que notre objectif après avoir passé un toit pareil était de finir la ligne avec la section la plus évidente et réaliste. Jeff arrive à mes côtés, je lui montre une partie un peu plus à gauche, car après avoir regardé le offwidth plus à droite, je m’étais dit que ça pouvait passer mais avec beaucoup d’effort.

Pis bien Jeff, c’est Jeff ! Sans même hésiter, il me répond, t’es fou, on passe dans la grosse fissure mec !

Je remplis mon harnais avec deux racks et débute la dernière partie. C’est juste magnifique! Je dois faire attention et déloger de grosses pierres instables au départ. Parenthèse, Jeff a reçu un coinceur numéro 6 à sa fête la semaine d’avant, cadeau à toi pour nous 😉 ! Donc, la troisième longueur nécessite deux coinceurs numéro 6 en hiver.

Plus technique que physique, la protection est bonne et tout est en place pour avoir beaucoup de plaisir. Je passe les sections plus ardues et ensuite, à l’aide de la corde attachée dans mon dos, je hisse le deuxième coinceur numéro 6. J’arrive sur une mini vire, alors que quelques secondes avant, mon pied était solidement coincé dans la fissure. C’est à ce moment que j’entends « GELING, GELING » et non ce n’était pas le père Noël, c’était mon crampon qui avait décroché ! Nonnnnn, impossible de finir juste à un crampon, car il y a une petite section de glace. Il me reste trois mètres en terrain un peu plus difficile avant d’embarquer sur la rampe finale. Inconcevable de m’asseoir sur un coinceur, je réussis donc à me bloquer un genou dans la fissure à ma gauche et de peine et de misère, je remets mon crampon, fini la rampe et arrive à un bouleau. (50 mètres M7 trad)

Dans la vie, quand on se crée des attentes, on risque parfois d’être déçu. Ce matin-là, on ne s’attendait à rien, mais on a fini par compléter une des voies les plus variées que je n’avais jamais faites. Un départ très physique, un centre tendre et une finale complexe.

Au-delà des accomplissements, la récompense est de réussir à changer une journée en moment mémorable avec de bons amis.

Merci à Ulric Collette et Jean-Philippe Nadeau pour votre implication.

Photo: Jean-François Girard

Photo: Jean-François Girard

Photo: Jean-François Girard

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