La Trilogie des Hautes-Gorges

La Loutre, La Pomme d'Or et La Ruée Vers l'Or - Photo: Yan Mongrain

Par D’zaô Plamondon et Benoit Dubois

D’zaô Plamondon

Les premières fois que j’ai croisé Benoît, c’était au début des années 2000 à l’Escaladium de Québec. Moi, un novice à l’époque, j’étais estomaqué de le voir faire du grimpe dégrimpe, campus, sur le plus gros pan du gym, il était déjà un grimpeur fort et efficace. Rien ne laissait présager de nos futures aventures.

Sans qu’on se revoie, plusieurs années passent et je recroise Ben lors des dernières éditions du Festiglace.

L’an passé, suite au doublé de Méménadier et son acolyte sur deux des grandes voies des Hautes- Gorges, un rêve qu’il chérissait depuis longtemps lui-même, il me propose de répéter cette aventure. Pour une première sortie ensemble, c’est une réussite. On atteint le sommet des deux voies, coiffant sans trop le vouloir et malgré quelques embuches, le temps suggéré par l’accomplissement de Mémé.

Une équipe au grand potentiel venait-elle de naître…? « Partenaires de grandes occasions »

Dernièrement, suite à ma grimpe sur Ruée vers l’or, Ben me contacte et on entrevoit la possibilité de rééditer l’exploit de l’an passé mais en y ajoutant la troisième grande, celle qui nous manquait l’année d’avant: La Ruée vers l’Or. C’est malade… Benoît, qui a certainement un agenda rempli de candidats potentiels pour ce projet, décide de composer MON numéro! Je me sens privilégié, quel honneur !! Mais d’abord et avant tout, on doit coordonner nos horaires. Ce n’est pas chose faite. Nous avons tous les deux des obligations parentales. De plus, Ben amorce un nouveau travail sur lequel il doit investir beaucoup de temps. Il va sans dire que si l’on ajoute à cela la chaude saison hivernale que l’on connait en plus de la popularité grandissante pour ces voies des Hautes-Gorges, il est difficile de cibler un moment idéal pour accomplir notre plan.

Je doute presque plus de tout cela qu’en nos capacités de réussite. Je suis tellement fébrile et excité à la fois. Je me couche le soir en visualisant le tout, je me réveille le matin de la même manière.

Je suis en train de devenir obsédé. Est-ce bon? Pour ce genre de projet, je pense que oui, il en faut une juste dose.

Vendredi 09 Février, Benoît m’a envoyé un message mais je suis sur un projet perso.

Une fenêtre temporelle imprévue vient de s’ouvrir pour mon pote. J’hésite quelques heures. Un contexte particulier me fait lâcher mon projet, et je fais signe à Ben pour lui dire que je suis all in. Il m’expose sa stratégie et j’y adhère, le contrat est signé à la griffe de mon piolet. Le temps de préparation vient de prendre une bonne claque. Heureusement, je suis assez discipliné dans ce genre de jeu.

L’assaut débutera demain soir autour de minuit. Il se chargera de la pomme durant la nuit, le tout en grimpe simultanée, ensuite je me chargerai de la Ruée. Le plan change pour celle-ci où certaines zones nécessitent un minimum d’assurage, pour qu’ensuite Ben gère la Loutre et je serai là pour prendre le relais si besoin il y a.

Ben a beaucoup moins d’opportunités de grimpe que moi et il me fait plaisir de lui laisser prendre tout ce qu’il pourra récolter surtout que je suis bien content de me charger de la Ruée en entier. Et puis, à ce moment, ce ne sont pas nos ambitions personnelles qui sont importantes mais bien la réussite de cet audacieux projet commun.

10 Février, 4h30 du matin, mon heure de réveil habituel, je suis encore à visualiser mais c’est du concret cette fois! La journée ne sera pas de tout repos. Préparation pour le projet mais aussi je dois organiser mon absence pour ma fille et mes parents dont je suis le support depuis quelques années déjà. Je ne peux me permettre d’oublier quoi que ce soit. Ensuite direction tournoi de basket de mon garçon, après cela, je dois rejoindre Ben chez lui et re-préparation. Avec déjà une journée au compteur, on se lancera dans un push d’environ 24 heures. Première prise au bâton…

Je soupe chez Ben en compagnie de ses deux enfants Loïc et Céliane qui sont mal à l’aise au premier contact. Je descends au garage commencer la préparation tandis que Ben termine ses rations de nourriture.

Céliane me rejoint, elle me montre son coin de jeu et sa voie d’escalade, moi, je lui explique les concepts de la poulie traction que nous utiliserons ainsi que le nœud papillon. Un nœud qui porte le nom de papillon… Plus qu’intéressant pour une jeune fille. Ça me rappelle l’époque où les miens avaient cet âge…

Ça m’apaise, je me sens relax, sur mon X. Merci Céliane !!

Naturellement, on quitte la maison avec un léger retard sur le plan.

Autour de 23h30, les traineaux sont attelés et Benoît prend le lead, je me laisse tirer par ce Pogacar des rivières gelées… Moins d’une heure et nous sommes au pied de la pente. Tout aussi vite, on est à la base des voies. Comme je fais souvent, je demande intérieurement à ce lieu mythique d’accepter notre humble passage et de nous laisser repartir intact.

Dimanche matin 1h40
Un premier coup de piolet vient troubler la quiétude obscure de cette grande vallée. Comme une étoile filante que l’on ne verrait pas dans ce ciel obstrué, la corde glisse vite entre mes mains. A mon tour de partir, la grimpe est synchronisée, je n’ai presque pas d’attente au bout de la corde.

A 5h20 je suis au sommet en me disant que cet effort aurait été ardu pour moi avec la piètre qualité de ma frontale. Un nouvel achat est à venir.

Donc, en pleine nuit et en moins de 3h40 Ben aura enchainé la Pomme d’or en entier, un meilleur temps qu’en plein jour l’an passé!

La machine est bien huilée! Bravo mon Benoît!

Je prépare le rappel tandis que lui nettoie et rubane les sentiers du sommet.

Alors qu’on descend, les premières lumières apparaissent sur la rivière.

Nous poserons les pieds au sol au même moment que ceux-ci arriveront à notre niveau. Des amis et connaissances, Pascal, Audrey et Patrick seront à leur première tentative sur la Pomme. Stas et un client sont là aussi.

L’ambiance est euphorique, on rit, on déconne, on perd du temps mais on gagne de magnifiques moments.

Il est bien au-delà de 7h lorsque je pars dans la Ruée derrière Pat qui, tel un artilleur, bombarde tout ce beau monde au sol.

On lui demande de s’arrêter le temps que Ben s’extirpe de cette Bande de Gaza Québécoise. Pour le premier pitch dur, je ne m’écoute pas et je fais le relais beaucoup trop bas en plus de ne pas utiliser la ligne de moindre tirage. Je me retrouve dans le crux avec un drag de fou. A chaque mouvement de progression, pour tirer la corde, je dois donner un de ces coups de bassin magistral que même une femme ne trouverait pas le moyen d’apprécier… Malgré tout, ça passe bien, tout est encore frais dans mon esprit. Et puis c’est quand même moi qui ai fait les trous dans cette glace il n’y a pas si longtemps. Ben me rejoint rapidement mais il est quand même surpris par ce petit crux. Pour la première fois de la journée nos sous-vêtements sont bien humides. Échange de matériel et je repars. Naturellement ça va vite dans la dalle, nouveau relais sous le chandelier et le manège recommence. Une fois dans cette sculpture glacée, je réalise à quel point la chaleur des derniers jours a détérioré le medium depuis mon passage quelques semaines plus tôt. Les micros trous que j’y avais fait sont maintenant des cratères dû au passage de plusieurs équipes. Je ne me rappelais pas que l’espace pour sortir sur le glaçon suspendu était aussi exigu… Je devais être intimidé au premier passage.

Wow !! Quel bouffée d’adrénaline! Là, je peux le savourer sans trop de stress ce magnifique crux. Me voilà déjà sur le caillou et je peux vous dire qu’il n’y a pas que la glace qui se détériore au contact de ce soleil trop fort de Février…

Je déloge une quantité de gros caillou qui se fracasse plus bas dans le grand dièdre. Bon choix de faire des relais Ben! Je peux vous dire qu’à ce moment, j’ai la paire qui commence à perdre de l’envergure. Malgré cela ma progression vers le relais n’a pas été trop affectée. Benoît aussi semble apprécier le passage glacé jusqu’au rocher mais ça se corse et Ben, dont le tork de lame est beaucoup trop puissant pour la résistance du caillou en déloge un énorme qui lui tape sur le casque et l’épaule. Avec un peu moins de chance l’aventure se serait terminée ici, là, maintenant! Ouffffff…

De là, il nous reste seulement une grande traverse en glace et le superbe pilier sommital. La corde déroule bien et à 13h30 mon pote me rejoint au sommet de sa première Ruée vers l’Or.

Quelques textos puis on retourne rappeler à la Pomme.

Consternation, incompréhension, déception…

Quelqu’un a coupé et enlevé les cordelettes de nos lunules!

Qui peut se considérer assez chez lui ici et se donner de droit de détruire le matériel des autres grimpeurs et pourquoi, bordel?

On en réinstalle, on perd du temps mais surtout on se demande si elles seront encore là pour notre dernière descente?

Cette fois, la transition est un peu moins festive. La fatigue prend du terrain autant que nous sur notre objectif. Pas de questionnements, pas de doutes, on s’hydrate, on mange, on s’équipe et on repart direction La Loutre. Au pied de la directe, Ben trouve la glace trop médiocre pour la considérer. Ce sera Cascade 74.

16h20, Ben est à pied d’œuvre. Quand la noirceur nous rattrape, il commence à peine le grand dièdre. La grimpe y est raisonnable mais on ne peut pas en dire autant pour la protection qui est difficile à trouver dans cette noirceur. Il s’excuse de sa lenteur mais pour moi, malgré l’attente, ça va toujours.

J’ai encore le moral, je pense à plusieurs amis. Je leur sollicite un soutien moral, ça fonctionne. Malgré la température qui baisse drastiquement, je parviens encore à me réchauffer. Je tente de trouver les bons mots pour encourager mon ami à progresser mais de manière sécuritaire. Nous sommes encore chacun sur un « sans chute » si près du but et dans cette longueur, ça ne doit pas arriver. Ben atteint la glace et je peux enfin partir. Quand je vois Ben au relais, je comprends qu’il est allé puiser profond. Pas physiquement mais psychologiquement. La longueur l’a secoué et drainé. Malgré cela, quand il repart sur la glace, il semble à l’aise et confiant. Ça progresse bien mais je ne sais pas qu’il souffre des pieds depuis un certain temps. À la grotte, il est dans l’obligation d’enlever ses bottes pour masser ses pieds endoloris. L’attente est trop longue pour moi… Le moral baisse, je suis sur le seuil entre positif et négatif. Je ne me réchauffe plus. Je suis obligé d’enfiler ma doudoune. Si seulement je pouvais bouger, j’ai juste besoin de bouger!

Je sollicite encore de la force chez des gens qui ne sont pas avec moi. C’est long. À un moment, je prends la décision d’utiliser des mots durs pour crinquer Ben à faire ce dernier 30 mètres. Ça fonctionne! Il repart.

Mais la corde de tirage l’empêche de bouger…. « on dirait qu’elle pèse 60 livres au lieu de 5, je l’accroche ici, tu la ramasseras en second« !

J’espère juste qu’elle n’est pas coincée plus bas que moi car ça va compliquer la prochaine heure. Enfin je repars et aussitôt le moral est là, je me réchauffe, tout va bien. Heureusement je vois le problème un peu plus haut. Quand il a relâché la corde celle-ci a fait un drôle de « twist » entre deux glaçonnets. Jamais il n’aurait été capable de progresser avec elle attaché sur lui! Énorme soulagement!

Je suis à la grotte quand j’entends des cris à détruire une gorge. Ça y est, je n’ai plus qu’à rejoindre mon ami. Pour la première fois de la journée les mains me gèlent, je perds quelques instants à rugir de douleur.

21h45, je suis presque dans les bottes de Ben. Nous y sommes parvenus! Pas de grandes célébrations, juste une bonne accolade et des félicitations. Pas de temps à perdre, il en reste encore beaucoup à faire. Prudence… On sait bien que la réussite peut causer une forme de relâchement. À 350 mètres du sol, ce n’est pas le temps. Cette fois, les cordes s’emmêlent sur les rappels, on est fatigué hein! Retour au sac, on pacte vite et avant de redescendre, je fais le remerciement habituel de nous avoir accepté et de nous laisser repartir intacts. Sur la rivière le vent se déchaîne… Par chance Éole est avec nous, ses mains nous caressent le dos plus que le visage.

01h30 du matin, on est au camion. 20 minutes suffisent pour qu’il soit décoré d’un Bubble Head à l’effigie de D’Zaô Plamondon. On est dans l’obligation de s’arrêter pour un dodo de 15 minutes top chrono. Selon les estimations de Ben, environ 4 secondes suffisent à activer ma machine à ronfler! À ce moment, on est tous les deux à plus d’une quarantaine d’heures d’éveil…
3 heures du mat, on est chez Ben, enfin la sécurité totale.

Quelle fierté d’avoir tenu le coup et d’avoir réussi. On est fièrs de nous oui mais un point commun nous rend extrêmement heureux: que ce soit nous ou d’autres qui aient pu accomplir tout ça, pour nous, il se devait que cet exploit revienne à deux Québécois de souche, c’était primordial!

Sur ce push de 26 heures car-to-car, 15 auront été consacrées à la grimpe:

    3h40 La Pomme
    6h Ruée vers l’or
    5h20 La Loutre

Le reste c’est pour les approches, les rappels de la journée et les transitions.
Benoît, cet exploit unit nos deux personnes à jamais! Tu seras désormais et pour toujours une inspiration pour moi!
Je ne te remercierai jamais assez mon ami.

Longue vie à toi et à tes proches.

Love you my friend!!!

Par Benoît Dubois

À chaque année, dès l’apparition des flocons, je suis absorbé par les projets d’envergure dans les Hautes-Gorges et le désir de m’entraîner ressurgi. L’an dernier, moi et D’zaô Plamondon, mon partenaire des grandes occasions, avons gravi La Loutre et La Pomme d’Or en 9h dans le cadre de notre première cordée ensemble. Mathieu Maynadier et Francesco Favilli nous avaient tout juste précédés en 10h. Nous étions tous convaincus (ainsi que plusieurs autres Hautes-Gorges Lovers) que la suite logique était la Trilogie, qui du coup inclurait La Ruée vers l’Or, dans l’objectif de clore la boucle en moins de 24 heures. Un défi bien évident à reconnaître, mais plus facile à dire qu’à faire. Comme trois frères d’armes, les voies se dressent fièrement tout là-haut, perchées jusqu’à 850 mètres d’altitude, coiffant le Mont de l’équerre. C’est magnifique et intimidant à la fois.
Le 22 janvier je texte D’zaô pour connaître ses intentions mais je n’ai même pas le temps de m’y rendre qu’il m’avoue être obsédé par l’idée de La Trilogie depuis l’an dernier. Une fois de plus, ça clique! C’est comme si on avait un cerveau commun avec deux corps distincts! On pense pareil et ça tombe bien car un tel projet doit absolument se faire à deux. C’est dans cet état d’esprit de confiance que nous réaliserons notre journée, sans jamais proposer l’idée d’abandon une seule fois.

Incapable de trouver une date disponible avant la relâche, je remets pratiquement en question le projet, jusqu’à ce qu’un événement inattendu survienne. La fin de semaine de filles prévue par ma conjointe vient de tomber à l’eau puisqu’elle est malade. Je saute sur l’occasion et je me transforme en cuisinier d’un jour pour lui préparer de la bouffe et me déculpabiliser de partir. Il y a tellement de facteurs qui auraient pu mener à l’échec du projet : manque de disponibilités communes, température trop chaude ou trop froide, présence de grimpeurs au-dessus de nous dans l’une des 3 voies, fatigue générale ou musculaire excessive, corde coincée en rappel, manque d’eau / bouffe, traverse de la rivière fermée par la Sépaq, etc.

C’est donc vers 10h45 qu’on quitte ma maison aux Éboulements pour un stretch de 43 heures sans dormir. On décolle notre nuit blanche sur la rivière gelée, dans le creux de la vallée des glaces, dosant l’effort pour qu’il soit aussi efficace que durable. 4.6 km plus loin, on enfile le sac à dos pour l’approche tapée à merveille. Je n’aurai jamais approché La Pomme en déployant si peu d’efforts et en si peu de temps.

LA POMME D’OR
C’est pitch dark et je m’élance néanmoins sur La Pomme d’Or en toute confiance. La glace semble tendre mais elle a commencé à se refroidir dans la nuit et à devenir étonnamment plus cassante qu’elle ne paraît mais c’est très tolérable, puisqu’il fait environ -5. Le soleil des jours précédents aura fait fondre la glace de surface de manière à recouvrir presque toutes les traces de passage des grimpeurs précédents. La glace est bonne et j’éprouve vraiment du plaisir à grimper sans arrêt pendant plus de 100 mètres à la fois, en escalade simultanée, dosant mes ardeurs pour arriver à une profondeur de lame optimale en un seul coup de piolet. Je traîne 20 vis, 22 dégaines, 3 micro-traxions et une petite panoplie de trucs secondaires. Je dois aussi me soucier de faire gaffe à ne pas balancer des assiettes glacées sur mon précieux partenaire. J’arrêterai pour la première fois à la base de la rampe pour hisser le matos ramassé par mon pote via notre petite corde secondaire (tag line). La stratégie est de faire aucun relais pour sauver du temps et rester toujours mobile en même temps, à 40 mètres de distance, reliés par notre corde de lead. La grimpe se déroule mieux que prévue et je m’arrête deux autres fois pour hisser le matériel avant d’arriver au sommet en un record personnel de 3h40. Dire qu’à ma première ascension en 2014, j’avais dû mettre au moins 9 heures!

LA RUÉE VERS L’OR
5 rappels plus tard, tel un guerrier prêt à défendre sa patrie, D’zaô s’élance dans La Ruée vers l’Or. Des grimpeurs ont pris d’assaut La Pomme et je reçois un bloc de glace dans le dos qui m’a sérieusement effrayé mais qui heureusement ne sera d’aucune conséquence. Je leur supplie de me laisser 3 minutes sans fracas pour m’extirper de l’entonnoir du départ et je file vers mon pote telle une flèche sans regarder mes prises de pieds! Mon sosie de motivation progresse avec une régularité exemplaire dans le premier surplomb malgré la corde qui tire. Nous ferons cette voie en assurage standard étant donné l’exposition du second. N’ayant pas eu la chance de grimper La Ruée avant notre tentative, je suis plutôt content de suivre mon camarade qui a l’air de savoir où il s’en va, pour en avoir fait la première ascension de l’hiver 3 semaines auparavant! La glace a juste assez de trous pour nous permettre de crocheter rapidement en sauvant de l’énergie précieuse. La longueur de la tour est particulièrement cinglante. On y trouve un autre passage mixte définitivement surplombant avec une sortie le corps coincé entre la roche et la glace d’où il est ardu de s’en sortir, suivi de 15 mètres de grimpe mixte sur de gros blocs douteux plus ou moins bien coincés dans le fond du dièdre. Voulant continuer de sauver de l’énergie et progresser rapidement, je fais confiance un peu trop aveuglément à un de ces ballons de soccer rocheux qui se déloge subitement sous la pression de mon piolet et s’écrase violemment sur mon casque et ricoche sur mon épaule par la suite. Les dents me claquent. Une chance que ma langue n’était pas sortie, car il n’en resterait pas grand-chose. Je suis sonné une bonne minute. Comme par magie, mon piolet gauche a tenu le coup. Je constate encore une fois que l’impact s’en est résulté en plus de peur que de mal, alors je poursuis ma route vers le sommet. Régulier comme une horloge, mon brave compagnon se rue vers la colonne sommitale où l’ambiance aérienne est à son paroxysme dans les Hautes-Gorges et je le seconde illico. Et de 2!

LA LOUTRE
Nous sommes tout sourire et on débute les rappels dans La Pomme avant que les deux autres équipes n’aient encore atteint le sommet. On est dans la zone et la foi règne. Un dernier ravito et nous voilà au pied de La Loutre. Deux semaines auparavant nous aurions pu utiliser la variante de départ direct mais elle a trop fondu et je me dis que c’est plus sage d’opter pour la voie normale. J’atteint tout juste le début de la longueur mixte que la noirceur s’empare de la vallée. Je progresse lentement, très lentement, trop lentement. Je ne vois pas très loin les protections potentielles, ne vois pas vraiment mes prises de pieds dans l’ombre à travers les cassures et la neige, puis la protection se fait rare. Je regarde en bas, ma dernière protection que je dirais 6/10 est au moins 8 mètres plus bas. Une petite neige a recouvert les prises de main, les rendant glacées au toucher de mes gants. Il faudra faire confiance uniquement aux piolets. La terre gelée au fond des craques est de qualité variable, n’offrant que peu de profondeur et pas de réconfort… Chuter n’est pas une option, dégrimper non plus. M5 ce n’est pas si difficile, mais ma vitesse d’escargot met une tension immense dans mes pieds et mes mollets qui me supplient de me sortir de ma quasi-immobilité. L’escalade est technique à souhait et j’en ai encore pour 25 mètres avant d’être tiré de là. Je me sens mal d’être aussi lent mais D’zaô m’encourage à prendre mon temps et à ne pas faire de niaiserie. Il reste encore bien du temps pour ne pas défoncer les 24 heures et le but premier est de revenir sain et sauf. Encore une fois on est sur la même longueur d’ondes et il a su me mettre en confiance. Je suis définitivement dans mon crux mental de la journée. Chaque petit pas est une petite victoire. Au terme d’un combat ô combien drainant, je suis enfin en haut! J’aurai sans doute pris environ 1h30 pour surmonter 50 mètres! Quand j’ai secondé D’zaô l’an dernier en plein jour, jamais je n’aurais pensé que ce serais un moment charnière de la journée. Maintenant mes pieds me font mal et la corde tire trop. Je fais un relais à la base de la glace si réconfortante. J’aurai besoin de quelques minutes pour reprendre mes esprits.

LE SOMMET
Lorsque mon frère de cordée me rejoint, je suis prêt à repartir. Le dessus de mes pieds me fait de plus en plus mal et me donnent des petits chocs électriques à répétition. J’active la puissance maximum de ma frontale pour voir où je me situe par rapport à la grotte derrière la chandelle sommitale, endroit où je prévois enlever mes bottes quelques instants. J’ai l’impression d’avoir un kilomètre de glace devant moi, et on ne peut plus apic à part ça. La noirceur accentue l’aspect critique du moment, mais au fond, ça allait si bien dans La Pomme! C’est donc dans la tête que ça se passe! «Ne regarde pas trop loin et fonce mon Ben, dans quelques dizaines de minutes tu pourras enlever tes bottes» me dis-je! Cette année, la chandelle sommitale est tellement fournie en glace que la base normalement moins escarpée fait place maintenant à pratiquement 70 mètres verticaux continus. C’est imposant. Arrivé à la grotte, impossible de me trouver une vire décente. Je m’assois sur une petite butte glacée d’où je pourrai enfin enlever mes bottes. Ce sont des LaSportiva Spantik, composées d’une coquille et d’un chausson, donc 2 morceaux à gérer mais je n’ai aucune vire pour les déposer. J’imagine le scénario si jamais j’échappais une botte et je prends un soin ultime pour ne pas en arriver là… Le dessus de mes pieds est complètement engourdi et ça ne revient pas, même en me les massant. Je dois avoir eu des nerfs de compressés compte tenu de l’ajustement serré des bottes depuis près de 20 heures. Je fais aussi vite que je peux pour me remettre au travail en me mettant à la place de D’zaô qui doit se demander pourquoi je prends autant de temps, si près du but. Je retourne dans la chandelle verticale, déterminé à en finir mais je me solde sur une section en chandelier super cassante avec tout plein de glaçonnets d’environ 3 pouces de diamètre x 3 à 6 pieds de long! Je tente de faire attention mais il m’est raisonnablement impossible de continuer efficacement sans me faire de la place. J’avertis celui qui tient ma vie plus bas de faire gaffe et je fais tomber des quilles et des assiettes de manière déraisonnable. Je progresse trop lentement à mon goût mais je ne peux pas aller plus vite, d’autant plus que ma corde secondaire semble aussi lourde qu’un enfant de 8 ans. D’zaô me contacte par radio et commence par : «Je ne veux pas mettre de pression mais…» Il n’avait même pas besoin de parler que je comprenais sa perspective. Il commençait à geler et se pétrifier sur place tout en bas de la chandelle. On a tous hâte d’arriver, de célébrer et de redescendre. Déjà à bout de nerfs, je redouble d’ardeur encore pour espérer achever la glace ultra cassante mais je ne vois pas le bout. Je ne vois pas assez bien la morphologie de la glace plus haut et je m’attends au pire. Heureusement, la glace devient rapidement normale et je progresse à vive allure en espaçant les vis de plus en plus. La pente devient progressivement moins raide et j’enfile en confiance un dernier run-out de 20m pour rejoindre l’arbre à relais. Je ne peux m’empêcher d’expulser un cri de joie de toutes mes forces pour que D’zaô partage instantanément avec moi ce moment qui marque l’issue d’un grand rêve commun. Sa joie sera toutefois interrompue par une onglée magistrale juste avant d’atteindre le sommet, lui qui aura été un peu trop longtemps arrêté. Je peux enfin desserrer mes bottes.

Il est 21h45. Ça nous aura pris 20h pour compléter la Trilogie, en enchaînement complet du premier et second de cordée, sans chute ni à-sec. Nous sommes tellement excités et fiers que ce soit des Québécois qui aient achevé cette quête du Saint-Graal, imaginée par tant de grimpeurs. La troisième voie n’aura pas représenté 33% de plus d’efforts mais plutôt 50%. En effet, le fait de grimper La Ruée amène son lot de fatigue supplémentaire dû à la difficulté et la grimpe presque entièrement de nuit des deux autres voies ajoute à l’adversité. L’escapade n’est pas terminée et on s’entend sur le fait de rester vigilants tout au long des rappels. La descente se passe bien tout comme les 2 autres fois de la journée, chacun sur notre brin et en syncro. Dans le sentier, sous le poids de mon lourd sac-à-dos, mes jambes tremblent de fatigue et je dois faire de petits pas pour rester en contrôle. C’est une belle fatigue obligée et je ne me plains pas. Aussitôt les traineaux rejoints, on constate une glisse rêvée sur la rivière qui a viré en sluch durant la journée et regelé tel quel.

À peine sortis du bois, on arrête à St-Aimé faire un petit somme de 15 minutes, question de sécurité au volant puisque je m’endors un peu. Je mets mon alarme. Ça ne prend pas 5 secondes que D’zaô se met à ronfler comme une locomotive! 15 minutes plus tard on doit repartir et je redoute ce 45 minutes qui nous sépare de chez nous et je n’ai pas d’autre choix que de mettre du techno dans le piton pour rester éveillé! Ça fonctionne bien et nous revenons à bon port à 3h du matin. Le lendemain matin, les obligations familiales m’appellent et je ne peux dormir plus de 4h30.

Il aura fallu 5 jours pour que je me trouve enfin du temps pour mettre des mots sur ma plus grande aventure hivernale à vie. Cette semaine marquait le début de ma nouvelle carrière potentielle en enseignement de la charpenterie-menuiserie. Mon premier contact avec les élèves se fera après n’avoir dormi que 4h30 en 2 nuits, de quoi poursuivre le blitz d’adrénaline encore un peu…

Depuis notre accomplissement, je me sens serein comme lorsque j’ai enchaîné mon premier 5.14. C’est un rêve qui perdurait depuis tant d’années qui aboutit sur une sorte de fin en soi dont je n’ai pas encore imaginé de suite. Comme plusieurs m’ont dit : une page d’histoire s’est tournée! Quand même pas si mal pour ma 4è grimpe sur glace de l’hiver! Merci encore Master D’zaô de m’avoir permis de vivre tout ça!

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