Le chemin de la passion : la cordée Brouillard-Lacroix trouve sa voie dans les Hautes-Gorges

Patrick Brouillard | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Par Hugo Drouin

Pensez à l’escalade avant que l’escalade existe.

Pas de sentier, pas de guide, pas de topo … que des falaises sauvages et leur instinct qui leur crie de les grimper. Voici le rêve que Patrick Brouillard et Charles Lacroix ont poursuivi dans les Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie au cours de l’été 2016.

Dans les sports en général, on dit qu’on doit échouer pour apprendre à gagner. Ce principe s’applique si bien à la grimpe que le terme « échec » ne fait pas partie du vocabulaire de l’escalade. Les grimpeurs explorent. Ils ont des projets. Ils font des essais, des tentatives. Défrichant pendant des semaines les falaises de l’une des vallées les plus grandioses du Québec, Brouillard et Lacroix ont fait de la tentative une philosophie, un style, un mode de vie.

Après un essai audacieux dans des conditions printanières difficiles sur le mont de l’Équerre raconté ici, le duo a tourné son attention vers les monts Isaïe et Jérémie, deux parois rarement visitées qui offrent les plus longues voies du Québec et qui demandent des kilomètres d’approche dans le bois. Sans carte ni sentier, les explorateurs se sont retrouvés dans la mauvaise vallée, du côté opposé de la montagne et des falaises. Après une nuit à l’arraché en forêt, dans un abri sous roche improvisé, ils reviennent à leur voiture sous la pluie, pénards et sans avoir touché au granite légendaire de la Vallée des prophètes.

Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Que dire de la fois où, encore fatigués après avoir étalé tout leur équipement à la base de l’Acropole des draveurs, les deux jeunes pères de famille ont profité des premiers rayons de soleil du matin pour faire une courte sieste … et finalement se réveiller tous les deux à seize heures, la journée d’escalade gaspillée!

Le lendemain, Brouillard et Lacroix ont amorcé une variante du spectaculaire pilier de Sens unique sur l’Acropole des Draveurs en esquivant au maximum les longueurs originales de la voie. Pas de chance! Une section située juste sous les toits sommitaux s’était carrément écroulée depuis l’ascension hivernale de Yannick Girard et de Louis Rousseau. À une longueur du sommet, le passage était trop instable pour s’y aventurer.

Patrick en action au crépuscule | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Patrick en action au crépuscule | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com/)

Les obstacles étaient aussi nombreux que frustrants : tracés plus beaux de loin que de près, fissures bouchées, plans trop ambitieux ou inadéquats, météo médiocre, roche lousse et fatigue. Au milieu de l’été, le duo qui s’était fait connaître pour l’ouverture de Contorsions l’année précédente avait de bonnes histoires à raconter, mais le carnet absolument vide de nouvelles voies complétées. C’était comme si, en fin de compte, leur été d’exploration n’avait absolument rien donné.

Mais le vent s’est mis à changer. À travers le chaos, les lignes se sont mises à apparaître et le duo est finalement parvenu à arracher de véritables trésors cachés aux crans verticaux de la rivière Malbaie.

À gauche de Sens unique, 700 mètres au-dessus de la rivière Malbaie, se trouve une gigantesque dalle suspendue, une des plus grandes sections de roche de Charlevoix intouchée par des grimpeurs. C’est sur ce tableau de granite que les deux artistes du vertical ont peint leurs meilleures oeuvres estivales.

Non sans difficulté, Charles et Patrick ont rejoint une longue vire verticale qui marque la naissance de cette dalle. Cette vire donne accès à une demi-douzaine de fissures indépendantes et autant d’itinéraires inédits offrant chacun près de 150 mètres d’escalade originale! Les deux grimpeurs de Québec ont concentré leurs efforts sur la cassure la plus à gauche, adéquatement nommée La Farouche (5.9, 150m).

Charles Lacroix sur l'Acrople  | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Charles Lacroix sur l’Acrople | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

La cordée a aussi fréquenté le mont de l’Enfer, une des parois que l’on rencontre dans le parc, près de la route et du Cran des érables. Ils y ont lié leur destin sur Beauté Sauvage (5.10, 150m), la ligne la plus naturelle, en plein centre de la falaise.

Le Chemin de la passion (5.8, 350m), la plus longue voie de l’été inaugurée par Charles et Patrick, est issu d’une erreur de parcours. Les inséparables aventuriers visaient un épaulement du mont Félix-Antoine-Savard qui, de loin, semblait offrir près de 700 mètres d’escalade aisée menant aux hauts plateaux de Charlevoix. Dans la forêt sauvage, Charles ne tient plus en place dès qu’il aperçoit du rocher. Son compagnon et lui enfilent les longueurs de dalle jusqu’au crux, une fissure propre et plus verticale. Cent mètres de cordée volante plus hauts, ils atteignent un cul-de-sac : un précipice qui leur fait réaliser qu’ils n’ont pas grimpé la crête prévue!

Patrick Brouillard en action | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Patrick Brouillard en action | Photo: Francis Fontaine (francisfontaine.com)

Cette scène illustre à merveille l’été des deux adeptes d’escalade traditionnelle. Du hasard sont nées la structure et la beauté. De l’adversité et de la persévérance a inévitablement émergé le succès. Beau ou mauvais temps, en forme ou fatigués, avec ou sans plans, peu importe : la passion et la patience de Brouillard et de Lacroix ont été récompensées à nouveau la saison dernière par la découverte de tracés originaux sur la rivière Malbaie.

5 Comments on "Le chemin de la passion : la cordée Brouillard-Lacroix trouve sa voie dans les Hautes-Gorges"

  1. Bravo! Un topo de ces voies est-il en preparation ?

  2. Merci!

    Oui.

  3. Bravo les gars! Toujours très inspirantes vos histoires sont! Avec la plume à Hugo, ça ne peut que bien dépeindre votre passion!

    **Success is not measured by what you accomplish, but by the opposition you have encountered, and the courage with which you have maintained the struggle against overwhelming odds.**

    Orison Swett Marden

  4. Un très bel article Hugo, vraiment plaisant à lire! Bravo les gars pour la belle saison de grimpe. Trop drôle la journée passée à roupiller!

  5. Merci Arian! D’ici à ce que mon livre sorte, je souhaite me faire connaître comme quelqu’un qui écrit sur l’escalade. J’ai bien hâte d’etendre les histoires que Charles et Patrick vont nous rapporter l’été prochain!

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