Le lac du Cap: tout un terrain de jeux

Par Serge Alexandre Demers Giroux

Le problème avec le lac du Cap, c’est le nombre de lignes démentes à ouvrir et mes capacités limitées. Le bon côté, c’est que la découverte de cette paroi incroyable m’a permis de faire la rencontre de gens complètement malades, franchement doués dans une ou plusieurs facettes de la grimpe ou tout simplement dans la façon de vivre. Je n’échangerais, pour rien au monde, chacun des instants, encordé ou pas, passé avec le monde qui originalement se sont rassemblés pour aller se défoncer verticalement à ouvrir des voies au lac du Cap. Ma dernière épopée en terre sainte a été cet hiver, avec nul autre que Louis-Philippe « Montana » Ménard. Je lui ai donné ce surnom là parce qu’en plus d’avoir la gueule à Pacino, il n’y a absolument rien qui semble l’empêcher de se rendre au top. Exactement comme le coked up Scarface, mais en ayant juste les bons côtés.

Topo du Grand Mur du lac du Cap

Topo du Grand Mur du lac du Cap

Avant de continuer, il faut que je te conte le plan original. Le lac du Cap, en hiver, est minimum à 25km d’où tu parks ton char. On était supposé de faire l’approche en ski, en traversant le réservoir Taureau. L’équipe devait être de plus de 5 personnes, ce qui aurait permis de distribuer les charges dans les différents traîneaux… 1 journée d’approche, 3 jours de grimpe, 1 journée pour revenir. Camping d’hiver, light and fast, c’était ça le plan. Les joueurs, démoralisés par l’approche exténuante et la logistique de broche à foin, ont commencé à se décommander. On se retrouve ultimement 2, LP Montana et moi. La cerise sur le sundae, il tombe plus d’un pied de neige folle la veille de notre départ. Franchement, je commençais à débuzzer moi aussi. Revirement total de situation, après une couple de coups de téléphone désespérés, je réussi à trouver une motoneige. Le faisceau lumineux du dieu soleil me scintillait sur la tête « AAAAAAAAAAaaaaaa » !!! Ce qui s’enlignait pour être un sufferfest où même les plus sado-maso n’auraient pas été titillés, s’est vu transformé en un rock&ice-bash party où le niveau d’énergie a monté au stade « enfants TDAH sur le speed ».

Topo du secteur des Folles

Topo du secteur des Folles

Jour 1
En partant de l’auberge Le Cabanon, ont fait ce que le Quebecus Originus sait le mieux faire en hiver, on start le skidoo pis on brûle du gaz jusqu’au lac du Cap, 30km plus au nord. On arrive là en fin d’après-midi, le temps de faire un tour de reconnaissance pour examiner l’ensemble de la paroi, qui s’étend sur plus de 1.5 km. Je ne sais pas si tu te souviens, mais au début de l’hiver, les météorologues disaient « Bah! n’y aura pas grand neige cet hiver – El Nino ». Ils ne parlaient sûrement pas de la place où on était. Il y avait 4 pieds de neige d’accumulée sur le bord de la paroi. Donc la première nuit a été longue, autant parce que j’étais tout mouillé de la marche, que de fébrilité d’aller grimper les lignes monstrueuses que LP avait spotté. Je dis que « LP avait spotté », car personnellement, je ne pouvais pas projeter ce qu’il entrevoyait comme grimpe avec la confiance et la certitude qu’il avait. Les 25 ans d’expérience derrière la cravate (piolet) et les multiples grimpes de débiles en montagne dans les 4 coins du monde font sûrement en sorte qu’il pouvait « voir » la chose différemment.

Le lac du Cap

Le lac du Cap

Jour 2
Grimpe #1: La Split du Cap (M6 100m). On part le bal avec la ligne en plein centre du grand mur. Un départ délicat, de roche et de glace mince amène à une belle coulée de glace qui s’arrête en plein milieu du mur, sous un toit orangé. Cette coulée est bordée par une des plus belles formations de glace que j’ai vue. Une très mince ligne de balles de glace collées sur le mur qui frôle l’inclinaison négative. La glace suit finalement son cours jusqu’au sommet en s’épaississant constamment. Le seul hic, c’était de passer entre la première langue de glace à la mince ligne de balles. Ce passage nécessitait de dégrimper légèrement en partant du relais, traverser dans la roche, faire quelques pas sur une dalle givrée et rejoindre la glace convoitée.

LP se lance donc à l’assaut de cette séquence en prenant soin de laisser la 2ème corde libre afin qu’elle protège ma traverse en cas de chute. LP, n’étant pas chanteur d’opéra, et à cause de ma position, sous le toit, derrière un cèdre et de l’autre côté du flanc de roche, n’arrivait pas à crier assez fort pour que j’entende… Il ne reste qu’une dizaine de mètres de corde et plus rien ne bouge depuis près de 5 minutes. Tout à coup les cordes se tendent brusquement et… se relâchent aussitôt, à plusieurs reprises. What the fuck!? Comme on avait pas vraiment jasé de la logistique dans une situation où on ne s’entendrait pas, je me demandais si il n’était pas en train de faire une crise d’épilepsie au bout des cordes. Dans ce moment d’interrogation, je vois la corde qui est supposée sécuriser ma traverse, passer sous la souche de cèdre qui sert de première protection, environ 6 mètres plus loin… J’espérais que LP allait continuer à convulser un peu, pour que la corde sorte de là. Mais non, les cordes se raidissent, il me met complètement à sec. Je suis devant une chute en pendule qui m`amènerait 6m plus bas, où je frapperais une face de roche à une vitesse que je ne voulais même pas imaginer.

Louis-Philippe dans le départ de l'infâme traverse de la Split du Cap

Louis-Philippe dans le départ de l’infâme traverse de la Split du Cap

Tous les petits pieds de glace que LP avait utilisés pour traverser ont tombé à son passage… Tout en capotant un peu (pas mal) je sentais des coups dans la corde, ce qui me disait que LP devait en avoir plein le cul d’attendre au froid et que je devais éventuellement décoller du relais. « Un piolet à la fois…un pied à la fois bis bis bis » que je me suis dit. Elvis leg dans les 2 jambes et jusque dans le bras, j’ai refait le premier mouvement qui s’engage dans la traverse au moins 15 fois. Crochetant mes piolets et appuyant mes pointes de crampons sur des réglettes microscopiques, je finis par être à portée de la souche! Je pense que j’ai rentré ma lame jusqu’à la moitié dans le bois. OOOuuuuuhhhh que j’étais content!!! La glace qui suivait était tout simplement démente.

Grimpe #2: Le Castor (M6/WI5 100m). Aussitôt qu’on touche le sol, on repart pratiquement en courant pour s’attaquer à une deuxième longueur. Le regard de LP s’arrête sur une ligne évidente près de la section du grand mur de glace. Encore une fois, un beau départ de grattage de roche nous ramène à une coulée de près de 80m de glace bien verticale. On s’en retourne au campement, se faire chauffer les pieds près du feu, chose bien méritée.

Le Castor P1/M6, P2/WI5 100m

Le Castor P1/M6, P2/WI5 100m

Jour 3
Grimpe #1: YWB directe (M5/WI4+ 110m). Dans le centre du grand mur, il y a un éperon gigantesque qui s’incline vers un encaissement de la paroi. Il y a une légère coulée de glace qui se retrouve dans cette formation, mince, très mince. Encore une fois, LP se lance, comme si c’était son jog du dimanche matin, dans cette longueur de fou. Le crux n’était pas nécessairement physique, mais plutôt technique. Naviguer dans cette mince couche de glace légèrement transformée par le soleil à sûrement nécessiter un certain contrôle côté mental. Je ne peux pas vraiment en être certain, je secondais. La situation au relais est juste démentielle. Full exposé, sur la cime de l’éperon. La voie se termine par un stretch de 70m de glace où j’ai dû utiliser mon stock à V-thread pour faire des dégaines.

Serge seconde, ben pompé, dans Cloaque

Serge seconde, ben pompé, dans Cloaque

Grimpe #2: Le Cap au Vif (la Ménard-Giroux) (M6+ 100m). Certainement la plus belle voie du mur. Tellement variée, des pas de roche, de la glace délicate, passer des mushrooms en devers, une cheminée, pour finalement passer derrière une chandelle et ressortir au top. Tout ça dans un pitch. Malade! La deuxième longueur part avec du crochetage dynamique légèrement déversant pour se rétablir tant bien que mal sur un glaçon qui se prolonge dans une coulée de glace venant du sommet. 5 mother f@ckn’ stars. Mon bout de gros orteil à geler. Perso, j’ai passé une nuit de marde, je voulais m’arracher l’ongle tellement y me faisait mal le chien.

Louis-Philippe qui descend en rappel

Louis-Philippe qui descend en rappel

Jour 4
Grimpe #1 Le Cloaque Givré (M7 60m). Pour cette ultime journée, on a décidé de se diriger dans le secteur des Folles, qui est le prolongement de la paroi au bout du lac, enfoncé dans la forêt. Cette grimpe a encore été un chef-d’œuvre de LP. Le crux, assez bas dans la voie, était le passage déversant en roche pour essayer de revenir sur le glaçon, qui a tombé… La fin de glace était assez soutenue. Ça donnait même une impression de léger devers, assez pour avoir une bonne raideur dans les avants-bras!

Grimpe #2 Cape Elfique (M5 50m). Une belle fissure permet de rejoindre une coulée de glace dead verticale d’une vingtaine de mètres. Tout mouillé, brûlé ben raide, on décide de ne pas coucher dans nos sleepings humides ce soir-là. On ramasse et on rentre au bercail.

L'auteur à la fin de la 1ère longueur de la YWB directe

L’auteur à la fin de la 1ère longueur de la YWB directe

Juste par pur amusement, j’ai pris soin de dessiner le plus gros pénis possible à l’aide du ski-doo dans la 2ème journée… En revenant, notre aiguille de gaz s’est accotée dans le rouge sur l’indicateur. On en a eu juste assez pour atteindre les chars. On a quand même eu une bonne bouffée de rire(nerveux) en pensant qu’on a failli tirer le ski-doo sur les derniers mètres de la trail. Tout ça parce qu’on se trouvait bien drôle de dessiner une queue géante 2 jours avant! baAH!

Bref, c’était malade! J’espère que l’histoire complète vous a plu! Encore une aventure qui se résume aux bons temps passer avec du bon monde!

OOOOuuuuuuuhhhhhh, ça fait du bien!

OOOOuuuuuuuhhhhhh, ça fait du bien!

11 Comments on "Le lac du Cap: tout un terrain de jeux"

  1. Calvaire. Ça c’était une bonne histoire !!! Bravo les hommes !!! BRavo LPM !

  2. Wow !! j’aurais tellement aimé être là 😉 À l’an prochain Serge !!

  3. Juste pour ajouter du détail sur l’approche que je n’ai pas mis originalement. L’an dernier, on avait tenté de faire l’approche en traversant le Réservoir Taureau en motoneige. Comme le réservoir est vidé à la mi-janvier, la traverse en motoneige overloadée est plutôt slusheuse… Une fois le réservoir traversé (20km), il était supposé y avoir une trail de bois (~5km) qui mène tout près du chemin principal qui passe sur le bord du lac du Cap. Sauf que la trail commencé, non pas sur la berge, mais beaucoup plus loin dans la forêt. Donc impossible de l’atteindre en motoneige. Cependant, ça s’aurait bien fait en ski! Donc, ce qui m’avait traversé l’esprit – les KITES!!! Au début, on pensait pas que du monde serait assez motivé pour faire l’approche en ski. Donc on était seulement 2, mon frère et moi. La logistique du Kite à 2 c’était pas pire, mais à 5, un peu plus compliquée. Anyway, je raconte ça parce que si t’es un adepte du Kite, en partant de St-Ignace-du-Lac, tu peux faire près de 20km sur le réservoir en te faisant tiré par le vent! Ça serait une esti de trip épique!

  4. Hahaaaa…Débilicieux cet article!

    J’adore.

  5. Histoire très captivante, bien écrite et drôle. Ça donne juste envie de vivre l’expérience. Merci

  6. Wow!! Du beau contenu. Vraiment beau et intéressant. Lâchez pas de faire évoluer le sport..

  7. Moissi je veux me faire trainer en touriste sur plein de voies 🙁 🙁 🙁

  8. Bravo les gars, super grimpe et super article.

  9. Super intéressant!

  10. Merci pour les bons commentaires! J’espère qu’il y aura des contributions de votre part l’année prochaine. Sinon va falloir que je m’en occupe 😉

  11. appel moi ! il y aura des contributions 🙂

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