Le Professeur: nouvelle voie ground up au Lac Long

Par Pierre-Alexandre Paquet

Pendu à la sortie du toit, j’ai beau tirer sur d’excellents coincements de type « grosse main », je ne parviens pas à rétablir mes pieds. La ligne n’ayant jamais été tentée auparavant, j’ignore à quelle difficulté je me frotte et je suis plein d’appréhensions. J’ai laissé mon Camalot #2 au départ, 10 mètres plus bas, et je m’apprête à dépasser mon #3. Je fixe des yeux la prochaine opportunité pour protéger et j’hésite. La fissure plus haut paraît elle aussi être plutôt large. Je n’ai sur moi qu’un rack simple et il est déjà bien entamé. Il ne serait pas faux de dire que la panique gagne du terrain tandis que mes fesses ballottent dans le vide. Je saisis mon #3, un placement pourtant irréprochable, et le pousse au-dessus de ma tête, à bout de bras. La fissure est un tantinet trop serrée et le gros mécanique se coince aux commissures des lèvres du rocher. Non seulement le cam est inutile là où il est, mais il m’est impossible de le déloger facilement. Je viens de me créer de beaux ennuis ! Je sais que je dois récupérer cette protection à tout prix. J’ai déjà déséquipé la fin de la traverse sous le toit afin d’éviter le tirage (le drag) et mon potentiel de chute en pendule a de quoi effrayer. J’appuie de toutes mes forces sur la gachette du Camalot et tire une, deux, trois fois. Au troisième essai, par miracle, le cam cède sans que je ne sois expulsé. Ma protection remise à son spot initial, j’engage et parviens à rétablir dans un grand cri de joie et de soulagement.

j’avoue avoir eu l’enivrante impression de pousser les limites de ma chance et de mes capacités dans une cote « pétrin »

Le crux lors de la corvée de nettoyage:quand tes chums se décommandent, reste plus que les selfies

Au final, je juge que le passage du toit de la nouvelle voie nommée Le professeur (thématique Gilligan dans le secteur des Joyeux Naufragés au Lac Long) ne pose pas de difficultés supérieures à un (fort raisonnable) 5.10. Il est possible de protéger la suite du toit avec quelques mécaniques moyens et de bonnes nuts : un rack simple est suffisant. Lors de la première, la qualité du rocher allait en se dégradant et la saleté était problématique. Plusieurs prises ont cassé, me gardant sur le qui-vive jusqu’à la fin. Maintenant purgée, la voie est jolie et sécuritaire. En ground up, j’avoue avoir eu l’enivrante impression de pousser les limites de ma chance et de mes capacités dans une cote « pétrin » (5.10P!?). Ah, la magie du ground up !

Sale magie
Soyons francs, toutes les ascensions ne naissent pas égales. Nous avons tous entendus parler de cas hypermédiatisés de grimpeurs employant des méthodes controversées afin de se hisser au sommet du Mont Ego. Puis, en marge de cela, à mi-chemin entre l’ombre et la lumière, entre l’anonymat de la moulinette et la célébrité du 5.15d (quoique les rois de la moulinette, les Top Rope Tough Guys, font figure d’exception et ont bien mérité leur minute de gloire), en marge de ces tendances, disais-je, on trouve le ground up, soit l’ascension d’une nouvelle voie à partir du bas, sans inspection préalable.

Au Québec, grimper en ground up demande au grimpeur de conjuguer prises qui cassent, blocs menaçants dont il faut se tenir loin et beaucoup, beaucoup de terre, champignons, lichens et aiguilles de pin qui assaillent tous les orifices du corps. C’est un style… différent. Plus que tout, l’absence d’information et de cotation rend le « ground up » trépidant : est-ce que ça sera engagé, est-ce que ça sera limite ?

Pour moi, l’exploration d’un nouveau bout de rocher façon ground up est un plaisir qui se renouvelle de façon durable. Faire du off-route au détour d’une longueur dans les Grands Jardins devient un choix. Garder la tête froide tout en débattant intérieurement des risques associés à l’ascension d’une fissure prometteuse mais dont l’issu est inconnue, surtout sur une paroi verticale comme le Lac Long, est un impératif qui marque, pour moi, le point pivot entre la routine et l’escalade.

Topo professoral: la voie commence en ligne avec l’ombre du pin qui est ici projetée sur le mur et sort le toit où le petit éperon et une fissure à grosses mains. Le départ direct sera costaud !!!

Grimper ground up au Lac Long
Le caractère unique de ma première visite au Lac Long explique probablement l’amour indéfectible que je porte à ce site. Aguiché par LP Tessier qui me parlait du Lac Long avec des yeux brillants, j’ai découvert cette paroi en sa compagnie. Lui, en cette belle journée d’automne 2009, il devait aller poser des scellements dans Le Capitaine, une ligne redoutable qui se trouve justement dans ce secteur des Joyeux Naufragés qui encore en 2017 demeure peu foulé des varappes des grimpeurs. C’est en passant sous ce qui est aujourd’hui La Solitude du jardinier que LP m’a dit: « Voici une ligne dont Arian m’a parlée. Il pense qu’elle sera très belle une fois nettoyée. » Il ne m’en fallait pas plus pour que je déballe le contenu peu orthodoxe de mon sac: un rack simple, quelques brosses, un Soloist. Pour LP, ouvrir en solo encordé et de façon ground up une voie visiblement très sale, c’était une bonne idée. Il m’a donc laissé à mon plan, puisque sa ligne l’appelait. La pose des scellements lui a pris la journée. De mon côté, après quelques heures tendues sur la pointe des pieds, une brosse de métal entre les dents, vivant des moments angoissées dans une cheminée pleine de blocs lousses (les blocs on été purgés depuis), j’ai eu l’incroyable chance de goûter à la première de La Solitude. Quelques semaines plus tard, LP et moi nettoyions cette voie et son extension, le Jardin Secret, elle aussi grimpée du bas, sans inspection préalable, par un LP jamais à court d’inspiration. Cette ligne figure depuis parmi les plus belles 5.8 du Lac Long (5.9 pour le Jardin Secret).

La tribu des ground-up sévissait ailleurs, dans des contrées reculées , la langue longue dans le fond du bois, hein Serge-Alexandre !

Cet été là et le suivant (on parle de 2009-10), LP et moi avons poussé plus loin nos délires de ground up: LP enchaînant de fières lignes telle Party de brosse et Catacombes, et moi me donnant corps et âme dans des offwitdh sauvages: Certifiée UIAA et Danse contact. Ne possédant pas de Camalot #6 à l’époque, la première ascension de ces fissures larges a dû se faire de façon plutôt engagée sur des protections douteuses et des nuts glissées derrière des chock stones disparus depuis. Pour moi, cette « épice » donne au ground up sa saveur unique. Toutes ces voies ont été purgées par les soins de vos dévoués serviteurs depuis, bien que Danse contact ait souffert du développement de nouvelles voies, ses nouvelles voisines de droite. Je la renettoierai l’été prochain, en espérant d’ici là que l’hiver flushe un peu de sable.

Depuis quelques années, j’avais l’impression que toutes les possibilités de ground up non-suicidaires avaient été épuisées au Lac Long. La tribu des ground-up sévissait ailleurs, dans des contrées reculées (les Hautes Gorges, le Saguenay) et je-ne-sais-même-pas-où, la langue longue dans le fond du bois, hein Serge-Alexandre !? À ma connaissance, après l’ascension (dans une version mouillée et terreuse) d’Aguirre par LP, il n’y a pas eu de récidives en ground up au Lac Long. Même votre humble serviteur s’était résigné à équiper des voies sports (telles Face à claques ouverte cet été).

Photos d’une autre nouvelle voie de la cuvée 2017, avec Alain Houle toujours disponible pour un assurage hors-pair

La leçon du professeur
Le départ de la voie Le professeur se trouve immédiatement à droite de l’Ile de Gilligan. La ligne passe où un petit boulot a 5 m du sol, est entièrement trad et se protège bien. Elle comporte une traverse géniale sur un petit trottoir glissant qui est lui-même suspendu sous un gros toit, le crux. La première s’est faite au son des prises qui cassent. Cinq prises pulvérisées en une seule longueur, il s’agit d’un nouveau record personnel ! (Et je ne parle que des prises sur lesquelles je « crinquais », et qui arrachaient par surprise.) Depuis le 28 octobre dernier, la voie est propre (sauf quelques mètres au départ, sorry sorry). Surtout, elle est purgée des blocs instables sur lesquels mon partner Alain et moi-même avons eu l’imprudence de tirer lors de la première !

Le nettoyage : un jeu « trouvez les erreurs »

Le nettoyage: un jeu trouvez les erreurs
La sortie de la voie se fait maintenant sur une belle vire. En attendant que j’y ajoute un relais, on peut traverser vers la gauche pour rejoindre des arbres ou vers la droite pour atteindre le relais de Le millionnaire, un autre gros morceau de grimpe dans le secteur. Lors de la première ascension, la vire était couverte d’une généreuse couche de terre. Après avoir pensé à l’abandon sous ce monticule de compost, j’ai voulu enfouir mes doigts dans l’humus noir dans l’espoir d’établir contact avec la roche se trouvant dessous. Impossible. Exaspéré, c’est à ce moment que je me suis dis : « Quoi de mieux en telle situation que de se tirer une pelletée de terre en pleine face ? » Ou quelque chose de même. Ce que je fis d’ailleurs inexplicablement !? Votre expérience sera passablement meilleure que la mienne en rejoignant une vire qui est maintenant dégagée, sans l’inconfort d’yeux bouchés par de la matière organique en décomposition. Pour ma part, ma sortie s’est faite le visage couvert de larmes et les mains en lambeaux. Super ! Mon ascension s’est tout de même bien soldée : je n’étais que partiellement enterré et, surtout, toujours vivant !

Je me promets de retenir la leçon : on engage, on ne déplace pas ses pros, surtout pas dans le crux ! Et je me promets de continuer le ground up au Lac Long (oui oui je pense déjà avoir trouvé le prochain projet, mais chut… c’est un secret… remarquez, la ligne est tellement sale que personne ne me la volera, celle-là !).

Encore une fois désolé si en nettoyant la voie je vous ai privé de l’excitation des prises qui cassent, des blocs qui grondent et du lichen qui vous remplit les culottes. M’enfin… Allez trouver votre propre voie ground-up où elle se trouve. Pis brossez-la bien pour moi ensuite !

9 Comments on "Le Professeur: nouvelle voie ground up au Lac Long"

  1. Bel article mon P-A !! Et bravo pour ta nouvelle ligne.

    Le ground-up représente l’aventure à son plus essentiel. Ça pousse le mental à ses limites! Et par la suite, le nettoyage pousse notre physique, à ses limites aussi.

    Comme quoi une implication entière non seulement fait briller nos beaux sites, mais viens nous compléter comme personnes aussi.

  2. Vraiment un bel article. Ca donne le goût de pousser un dernier projet avant la glace🙂

  3. Super beau, bien écrit, et ça donne envie!

  4. Yes P-A, belle grimpe. Aaaahh le ground-up, comme le dit si bien Hot doooyyy, l’essence même de l’aventure. J’adore l’aspect où toute l’expérience est focalisée pour tenter de pousser la corde vers le haut. L’algorithme d’élimination des options « clean » vers les moins « clean ». La marde dans les coins de yeux. Le « commitment », la roche loose et l’incertitude. Malade! Une voie a tellement plus de caractère quand elle a été gravit ground-up. Et quelle chance d’être au Québec, les options sont encore loin, très très loin…. d’être épuisées. 🙂

  5. Bon texte PA.

    Pour un gars qui me fait sans cesse des plaintes sur la longueur de mes textes, je trouve que tu n’as pas ta plume dans ta poche! 🙂

    P.S: Danse Contact n’a pas subi de séquelles de nos ouvertures. J’ai fait 2 fois Danse Contact cette année (Je l’ai maintenant enchaînée 3 fois de suite dans ma vie de sorte que je l’ai enchaînée pour de vrai!!) et elle n’était ni sale ni poussiéreuse, mais toujours engagée ahah.

  6. Merci les boyz, ça me dit de peut-être ne pas garder ma plume dans ma poche trop longtemps. Par contre je remarque qu’on est rien-qu’un cocktail de saucisses ici, alors du coup je ferais sans doute mieux de devenir contributeur ailleurs 🙂

    Bizarre ce qe tu dis, Dan, parce que je n’ai jamais vu Danse Contact aussi sale que cette année quand je l’ai refaite. Remarque, je ne disais pas ça pour pointer du doigt qui que ce soit, après tout j’ai moi aussi participé au développement et au salopage en votre compagnie, en faisant de la planche à voile sur un cèdre et en jettant des brouettes de pierres dans l’off-width. Au moins on peut dire que la vire du dessus est propre maintenant ! Je trouve simplement que la voie a encore besoin d’un peu d’amour.

  7. Pas de problème. 🙂 On ira lui redonner de l’amour et ouvrir la vraie fin l’été prochain!

  8. Très bel article PA. Inspirant. Je suis honoré d’être le propriétaire de tes vieux piolets!

  9. Yeah Dan! On ira finir ça, y a un beau petit move à tirer dans le haut du mur au-dessus du relais existant (en plus de la sortie évidente en scrambling).

    Est-ce qu’ils grimpent encore ces piolets Jacques ? Pas encore prêt pour faire la transition ultime vers les Nomics ? 😀

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