Les Grandes Classiques: Les Grands Galets

Jumar mon ti-homme! | Photo: Patrice Cloutier

Par Ian Bergeron

Nous sommes au début de l’été 2009 et Yan Mongrain m’envoie un message :

– Yo, ça me tente d’aller grimper le Cap en fin de semaine. Ça te tente?
– Heu oui

Mais mon expérience en Big Wall est à peu près inexistante. Le projet tombe à l’eau, littéralement à cause de la météo.

Quelques semaines plus tard, je soupe avec Yan et Patrice Cloutier qui relancent le projet. Nous fixons une fin-de-semaine au début septembre. Je n’ai encore jamais grimpé avec le duo mais, à la lumière de notre repas, l’expérience s’annonce sympathique!

Rendez-vous chez moi à Baie-St-Paul le vendredi soir question de valider notre matos. Vraisemblablement ça va déconner au max ce weekend. Après la route d’usage on arrive au quai de Baie-Éternité où notre transport est en retard – comme d’habitude! Il fait chaud et une petite famille pêche sur le quai. Yan n’en peut plus de la chaleur alors il fait ni un ni deux, se déshabille en douce et plonge à l’eau… la blague à l’air. Le papa de la dite famille ne la trouve pas drôle et bougonne avec véhémence.

– Ben voyons, c’est juste un peu de quéquette lui répond Yan.
– Ben nous autres on ne veut pas en voir lui répond le papa.
– Parle pour toi, lui répond la mère avec un léger sourire de délectation!

On n'en veut pas de ca icitte! | Photo: Ian Bergeron

On n’en veut pas de ca icitte! | Photo: Ian Bergeron

Arrivés à la paroi, on se met rapidement à l’œuvre et Yan clanche le premier pitch de Gringalet. Pat et moi suivons avec les haul bags. Sur la vire, alors que je reprends mon souffle Pat enchaine en artif le P2 en 5.12 avec une aisance déconcertante. Yan en profite pour faire toutes sortes de blagues. La bonne humeur coule à flot et nous sommes à jeun!

Le P3 sera l’affaire de Yan. Semble que l’on me garde le P5. Yan est comme un poisson dans l’eau, alternant l’artif et le libre. Tout va rondement tellement qu’en fin PM on est au milieu de la voie en train d’installer les 2 portaleges. Pendant ce temps, je m’affaire à confectionner le souper. Les bouteilles de vinos sont ouvertes, on refait le monde, on déconne au max tout en admirant la vue. Pat agrémente le tout d’histoires hilarantes sur ses grimpes passées au Cap. Le soir venu, j’embarque sur le portalege double avec appréhension. Je redoute le peu de confort. Finalement ce sera l’une de mes plus belles nuits de camping à vie.

Au petit matin sur le Cap | Photo: Patrice Cloutier

Au petit matin sur le Cap | Photo: Patrice Cloutier

Yan savoure la qualité du vin | Photo: Ian Bergeron

Yan savoure la qualité du vin | Photo: Ian Bergeron

Arrive enfin mon tour à leader. Cette section implique que je leapfrog mes deux seuls pros dans la fissure rectiligne. À l’idée d’avoir un long, long runout, je choke. Yan m’offre alors de faire le lead, ce que j’accepte avec soulagement. A plusieurs mètres du relais, Yan me demande :

– Heille, Ian, aurais-tu aimé ca ce long runout ?
– Ah men, pas ben ben
– BEN PENSES-TU QUE MOI J’AIMES ÇA?

Ce qui provoque encore une fois l’hilarité générale

Peu de temps après se pointe un groupe de kayakistes qui pensent qu’on ne les entend pas. Mais le Cap est ainsi fait qu’un simple murmure est entendu du haut du mur.

– Sont malades… C’est dangereux, y’en a deux qui sont morts ici y’a quelques années

Et moi de dire à mes amis, assez fort pour que les plaisanciers entendent :

– Sont malades… C’est creux en ta, ils peuvent se noyer… En plus c’est plein de requins

Un court instant de silence et de nouveaux les rires fusent et les kayakistes se rendent compte qu’on se moque d’eux.

Pat joue les terrifié dans la 6e longueur, après la sortie du toit | Photo: Ian Bergeron

Pat joue les terrifié dans la 6e longueur, après la sortie du toit | Photo: Ian Bergeron

On arrive enfin à la grotte « à la marde d’oiseau » qui implique une traverse dans un toit, aussi difficile psychologiquement à leader qu’à seconder. Je serai donc la crème Oréo et passerai entre Yan et Pat. Leur aisance sur le mur m’épate longueur après longueur. Pour rejoindre Yan, je dois faire un pendule à environ 300m de hauteur avec le vide total sous moi. Je m’installe sur mes jumars et prends un bon respire avant le grand saut. Dans le vide la peur me serre la gorge et je demande à Yan :

– Yan… T’es, t’es… T’es certain que le relais est solide?

La question a pour but de me sécuriser les esprits et me donner le courage de bouger.

– Heu, attends, bouge pas, je vais regarder

Je fige et fais presque dans mes culottes. Pat et Yan se mettent à rigoler et je comprends qu’on se fout de ma gueule…

– Ben oui le relais est bon, envoye, viens-t-en !

Le relais est-il solide? Attends, je regardes... | Photo: Patrice Cloutier

Le relais est-il solide? Attends, je regardes… | Photo: Patrice Cloutier

Arrivé au relais je me vache sur un arbre et soupire de soulagement. Voilà c’est fait! J’ai grimpé le Cap! Heu, non, en fait j’ai jumaré le Cap et mes deux chums me l’on rendu facile.

Cette grimpe est gavée dans ma mémoire pour toujours et, à ce jour, elle est la plus belle expérience de grimpe à vie. Merci à mes potes de m’avoir fait vivre une telle expérience.

Le Cap Trinité dans toute sa splendeur | Photo: Ian Bergeron

Le Cap Trinité dans toute sa splendeur | Photo: Ian Bergeron

2 Comments on "Les Grandes Classiques: Les Grands Galets"

  1. Que de bons souvenir !

  2. Les américains ont El Cap
    Nous on a LE Cap

    🙂

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