L’escalade d’aventure : Pionnier ou fêlé ?

Photo: Olivier Dumas

Par Olivier Dumas

« Alright !! Donc c’est sur quelle de ces montagnes là qu’on grimpe ? »
« Hummm…C’est de l’autre côté de la montagne que tu vois là-bas au bout de la vallée…»

C’est le moment exact où j’ai réalisé à quel point ce que j’avais anticipé comme une « aventure » n’était pas dans la même catégorie que les « aventures » de Charles Lacroix et Patrick Brouillard.

Photo: Olivier Dumas

La saison de grimpe 2017 a été pour moi un superbe déclic. J’ai tout d’abord pu agrandir ma zone de confort en trad là où j’avais espoir de l’amener. Je me rappellerai sûrement aussi de cet été comme étant celui où j’ai mis à l’avant-plan ma passion pour la photo. J’ai eu l’opportunité de développer mes techniques de photos en parois en plus de ma perception artistique de la photo d’escalade et de plein-air. Je ne m’égarerai pas plus loin sur le sujet puisque le vif de l’article vient s’y rattacher immédiatement.

Le point culminant de ma saison, celui où ces deux aspects ont pu se marier à merveille, est arrivé un peu par hasard, comme un 20$ que l’on trouverait par terre : on se sent chanceux, mais en même temps, on ne sait pas trop si c’est correct de le prendre ou non.

Le 20$ de mon histoire fût une publication de Charles Lacroix sur Facebook : « Bonjour je cherche désespérément un photographe pour nous accompagner en escalade le 2-3-4 et 5 octobre. »

C’était attrayant, mais je n’étais pas trop certain d’avoir ce qu’il fallait. Étais-je photographe ? Je perçois la photo un peu plus comme un hobby qu’une profession. Je ne voulais pas décevoir par le résultat de mes photos… Étais-je assez chevronné en escalade pour les accompagner ? Je connaissais Charles de réputation comme étant un bon grimpeur d’aventures. Pour ma part, mes expériences en terrain d’aventures étaient limités à du « off-route» sur le Gros-Bras et un tas de roches lousses dans les sommets de Potrero Chico. Loin du développement de nouvelles longues voies dans les Hautes-Gorges.

Avec ma nouvelle routine qui mélangeait coaching, route setting, enseignement et zamboni, je ne trouvais plus beaucoup de temps pour grimper. Les mercredis de congé, c’est le fun, mais il n’y a pas beaucoup de partenaires de libre ! C’est donc la possibilité de partir à l’aventure sur semaine qui me fit finalement entrer en contact avec Charles, très excité de voir la tournure que ça prendrait. En discutant sur Facebook, on s’est entendu pour que je parte le mardi soir à 21h, après le coaching. J’aurais la chance de partir en compagnie de Francis Fontaine, un talentueux photographe qui est aussi grimpeur à ses heures. Le plan était de dormir dans la van de Francis au stationnement des Hautes-Gorges et de se lever à 5:00 pour commencer l’approche. Sounds good!

Photo : Olivier Dumas

« Rivière sur 3km. Bâtons de marche! Linge de rechange»
C’est la réponse que j’ai obtenu de Charles lorsque je lui ai demandé ce que je devais amener. Ça sentait la belle aventure !

À 5h du matin, je suis finalement le seul qui semble levé… Les yeux encore collés, je me dis que puisqu’ils ne sont pas levés, ils n’auront qu’à me réveiller lorsqu’ils voudront partir ! Je me recouche. À 6h, un peu plus éveillé cette fois, je me dis qu’il serait temps qu’on se lève si on veut profiter au maximum de la journée. Je réveils donc Francis qui dormait à côté de moi. J’aperçois Charles et Patrick qui dormaient dans leur voiture à côté en train de se lever eu aussi. Semblerait que le 5h c’est transformer en 6h finalement !

Photo : Francis Fontaine

La journée commence! Un 8km de voiture nous amène au point le plus près possible de notre destination. On déjeune donc au tournant d’un virage, là où on stationne nos voitures avant d’entamer le reste du périple à pied. Je regarde Charles et Patrick faire leur « rack ». Des petits mécaniques, 2-3 tricams, des hex, un set de nut et une drill. Pas besoin de plus pour avoir du fun !

Photo: Francis Fontaine

« Alright !! Donc c’est sur quelle de ces montagnes là qu’on grimpe ? »
« Hummm… C’est de l’autre côté de la montagne que tu vois là-bas, au bout de la vallée… »

C’est le moment exact où j’ai réalisé à quel point ce que j’avais anticipé comme une « aventure » n’était pas dans la même catégorie que les « aventures » de Charles et Patrick.
« On a juste à suivre la rivière tout le long. On va sûrement la traverser quelques fois ».

Ok! L’excitation à l’idée de l’aventure qui nous attendait efface facilement tout doute que je pouvais avoir. On profite de la longue approche pour jaser. Je ne connaissais Patrick, Charles et Francis qu’à peine. C’est alors que j’apprends leur système de cotation pour le « Bushwhaking ».

« BW1, c’est de la clairière. Rien de dur. À BW2, c’est facile de marcher mais tu dois passer entre des branches et des troncs. BW3, t’as pas le choix de tasser les branches de ton chemin pour avancer. En BW4, tu commences à avoir de la misère à voir où tu mets les pieds tellement y’a de branches. BW5, tu dois utiliser tes mains pour progresser absolument et y’a des trous cachés par les branches. Et puis BW6, tu grimpes dans les arbres ! »

Photo: Francis Fontaine

Je suis de ceux qui aiment bien l’humour quand la tâche commence à devenir plus dure et avec Charles et Patrick, j’ai l’impression que le stress est resté dans le parking avec les voitures ! Après 3h de marche dans du BW2 parsemé de BW3, au détour d’une clairière, on entrevoit finalement les parois rocheuses. Après autant de marche dans une forêt qui empêchait de voir à 5 mètres de soi, l’apparition de ces caps rocheux semblait être la plus belle découverte qu’un grimpeur puisse faire ! Je me mets déjà à imaginer toutes les lignes possibles sur chacune des faces. Il doit y en avoir pour les 5 prochaines années ! Et en prime, la roche semble déjà être toute propre !

Mes yeux s’attardent au départ sur le mont Jérémie qui semble offrir des dalles modérées à ne plus finir. Cependant, Patrick me sort de ma contemplation et me ramène vers l’objectif que les deux aventuriers avaient, tout juste à côté, sur le Mont Isaïe. Plusieurs longues dalles mènent à un impressionnant mur de tête qui semble faire une vague surplombante !! C’est pendant la pause dîner, dans cette magnifique clairière, que je comprends que l’on ne se dirigeait pas dans une ligne déjà déterminée mais bien qu’on choisissait à l’instant par où passerait notre effort ! L’idée de participer à l’ouverture d’une nouvelle voie, ground up qui plus est, allume une petite flamme en moi. On dirait que je commence à prendre goût à ce type d’aventure !

Photo: Olivier Dumas

Quelques derniers crux en BW5 plus tard et on termine l’approche sur une petite vire qui semble parfaite pour débuter notre nouvelle voie. C’est alors que Pat me demande si je veux partir la première longueur ? L’idée que je lead une des longueurs ground up m’avait traversé brièvement l’esprit, mais je l’avais écarté assez rapidement me convainquant qu’il s’agissait du projet de Charles et Patrick et non du mien. De plus, je n’avais jamais fait ça…

Le doute plane quelque peu dans ma tête, mais l’intense désir de grimper, de me sentir libre sur cette dalle vierge l’emporte à tel point que j’en oublie presque les run-out de 8m qui m’attendent…

Grimper avec mon sac rempli de matériel photo me force encore plus à prendre mon temps. Quoique caméra ou non, la chute qui m’attendrait si je gaffais ne m’apparaissait pas plus attrayante ! Le niveau de grimpe est nettement sous ma limite, mais en mesurant les conséquences, je m’applique au même titre que si la voie était à mon maximum. À y repenser, il est peut-être là le secret du plaisir de la grimpe d’aventure; on atteint le même état de pleine conscience que lorsque l’on grimpe un projet sans pour autant pousser la machine physiquement. Rien dans les bras, tout dans la tête ! Entre les arbres sanglés en bordure et les quelques pros que la roche offre, mon esprit s’aiguise et ressens tous les plaisirs de la grimpe. En secondant, Pat en profite pour installer des plaquettes aux endroits où les run-out m’ont contraint à me rabattre au bushwhaking plutôt que de rester sur la roche pourtant bien invitante. La glace est brisée et on semble être sur un bel itinéraire facile qui permettra d’atteindre rapidement le mur de tête.

Charles repart ensuite dans une deuxième longueur qui suit encore la même dalle bordée par une arête qui offre des mouvements intéressants. Une légère pluie intermittente commence alors que Pat s’aventure dans la 3e longueur. Charles ne semble cependant pas stressé puisqu’à ses dires, il y a souvent de faibles pluies qui ne durent pas longtemps dans les Hautes-Gorges.

Parfait, parce que de la dalle mouillée, c’est moins intéressant ! Comme de fait, lorsque j’arrive au sommet de la 3e longueur la pluie cesse. Cependant, la roche est encore humide et c’est à mon tour de leader… Je regarde la longueur à venir : Probablement la plus dure jusqu’à présent. Encore une fois une magnifique dalle, mais cette fois-ci l’inclinaison s’accentue et aucune option apparente de protection à l’horizon…

Photo: Olivier Dumas

La roche à ma droite semble magnifique à grimper, mais elle devra certainement être équipée de plaquettes pour se faire sécuritairement. Pat m’a bien offert de partir avec la drill, mais je n’ai jamais encore posé de plaquette. Je me dis que l’apprendre dans une dalle à friction humide, en ground-up, n’est probablement pas la meilleure place (ce sera pour une prochaine fois !). J’accepte donc que, malheureusement pour moi, cette longueur ne sera certainement pas la plus belle. Je me rabats donc sur la section de roche sale à gauche jouant du décoinceur afin de me trouver quelques protections. Je déloge beaucoup de blocs lousses, arrache de la mousse et tire sur des racines. Je me motive en me disant qu’afin d’équiper la longueur de roche quelqu’un doit amener l’équipe en haut et que je suis l’homme de la situation ! La tâche prend du temps, mais tout se passe bien. Je réussi après un bon moment à bâtir un relais en égalisant un petit arbre et un amas d’arbustes. J’avais lu dans Climbing Anchors de John Long que des buissons sanglés à la base pouvaient être étonnamment solides. Le genre de truc que tu lis, mais que tu ne souhaites jamais vraiment devoir faire. Eh bien, après plusieurs bounce test sur le sens du monde, j’en conclu qu’il a probablement raison, mais que je préfère tout de même du bon gear dans de la bonne roche !

Du haut de mon relais de fortune, je regarde Pat et Charles grimper en duo tout en équipant ce qui est selon moi la plus belle longueur jusqu’à présent. On se trouve maintenant au pied des murs de têtes et en regardant autour de moi, je découvre une bonne dizaine d’itinéraires qui semblent prometteurs ! Je remarque particulièrement, un peu plus bas sur la gauche, un dièdre présentant une fissure à mains continue sur ce qui me semble être une quarantaine de mètres. Je me dis que je vais devoir revenir aller explorer cette ligne là ! En une seule sortie dans la Vallée des Prophètes, me voilà déjà accro à sa belle roche et ses belles aventures.

Photo: Olivier Dumas

Avec tout ça, on en oublie presque que le soleil disparaît rapidement. On entame donc les rappels qui se font rapidement grâce aux relais flambants neufs que nous avons pris le temps de poser à chaque longueur. Avec l’équipage de fait, ces 4 longueurs de 60m pourront certainement se grimper rapidement en simul afin de continuer la poussée un peu plus haut.
Une fois au sol, complètement crevé, déshydraté mais content, l’idée d’avoir à faire 3h30 de marche sauvage dans le noir me fait un peu grincer des dents. On sort donc toutes nos lampes frontales et au même moment, une violente pluie se met de la partie. Décidément, le retour n’allait pas être facile…

Je me rassure en me disant qu’il est impossible de se perdre; On a qu’à suivre la rivière! Par contre, lorsqu’on est complètement vidé, l’esprit est difficile à garder sur le droit chemin et je me surprends à penser que l’on n’est peut-être pas sur le bon côté de la rivière ? Peut-être qu’elle se séparait en deux à quelque part et qu’on n’a pas suivi la bonne branche ? Je sais que tout cela ne tient pas la route, mais avec la pluie, mes lunettes sont complètement embrouillées et on dirait que cela se transfert à ma tête. Malgré la fatigue, je sais très bien que nous ne devons pas arrêter si nous ne voulons pas perdre notre chaleur. Tout le monde est moins loquace et l’ambiance devient lourde. La force mentale dans ce genre d’épreuve est très importante et il est primordial que personne ne craque pour ne pas risquer de devoir passer la nuit dans de telles conditions. On prend donc le temps de rester groupé et de s’échanger quelques encouragements. Ceux-ci deviennent de plus en plus rares alors que tout le monde se retire dans leur tête afin de combattre toutes les idées négatives qui peuvent s’y créer.

Au bout de ce qui me semble une éternité, je regarde l’heure afin de savoir depuis combien de temps nous marchons : 1h30. Cela m’avait pourtant semblé être 4h. La réalité me frappe lorsque je réalise que l’approche nous avait pris 3h30 dans de bonnes conditions à l’aller et qu’avec la noirceur, la pluie et la fatigue, nous ne nous en sortirions certainement pas en dessous de 4h…
On n’était donc pas au bout de nos peines !

Photo: Francis Fontaine

Un rythme de croisière s’impose et la progression devient constante. On a pas trop à réfléchir, simplement mettre un pied devant l’autre, essayer de ne pas glisser sur les roches et les racines mouillées et éviter les branches au visage. Les gestes deviennent machinales et on espère à chaque instant voir apparaître les lignes d’Hydro signifiant qu’on est arrivé. Une seconde éternité passe et on semble discerner le bruit des lignes électrique au loin, mais pas moyen de les voir dans cette noirceur pesante. Le bruit nous rassure que nous sommes presqu’au bout de nos peines, mais, pourtant, nous ne voyons toujours pas l’éclaircie qui bordait la route où nos voitures étaient stationnées. Qui plus est, on est rendu dans ce qui semble être un terrain submergé par une digue de castor. Nous nous savions tout proche, mais avec l’eau aux genoux, il est vraiment plus difficile de progresser. On rebrousse donc chemin sur une centaine de mètres pour retrouver la rivière. Marcher dans l’eau était bien plus simple que d’endurer les branches qui fouettaient nos visages.

C’est donc après une centaine de mètres à marcher dans la rivière que nous apercevons enfin la route sur laquelle nous avions stationné nos voitures au lever du soleil. Je n’ai rarement éprouvé autant de soulagement et de soudaine légèreté qu’à ce moment, sachant que dans quelques instants, je pourrais enfin enfiler des vêtements secs, boire de l’eau et manger plus que les trois barres que je m’étais apporté pour la journée. C’est dans ce genre de moment qu’on apprécie toute la profondeur du plaisir de type 2. Celui où le plaisir n’est pas tellement présent au travers des péripéties, mais que, une fois terminé, le soulagement, la fierté et le sentiment d’avoir accomplie quelque chose que peu ont vécus, crée un plaisir beaucoup plus durable et marquant.

Photo: Olivier Dumas

1 Comment on "L’escalade d’aventure : Pionnier ou fêlé ?"

  1. Bravo pour ton texte Oli! Inspirant, même si ce n’est pas tout à fait le style que je privilégie pour occuper mon temps personnel. J’aurais probablement opté pour dormir sur place et passer 2-3 jours là. À défaut de ne pouvoir le faire, je n’y serais probablement pas allé :p Malgré tout, c’est intéressant de constater tout le potentiel d’écrivain d’aventures qui se terrent dans le patrimoine génétique québécois. L’année 2017 aura définitivement été grandiose à le découvrir! Gaétan Martineau était très présent « publiquement » avec son site d’aventure, mais si d’autres écrivaient, leurs textes n’étaient malheureusement pas disponibles. Le livre de Hugo viendra certainement remettre en perspective tout les récits dont nous n’avons qu’entendus qu’entre les branches, ici et là. J’espère retourner dans les Hautes-Gorges l’an prochain. L’ouverture du parc en hiver permettra certainement d’explorer encore plus rapidement cette contrée sans avoir à faire du BW5!

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