L’ouverture au féminin en escalade au Québec

Ouvreuse : Corinne Baril | Photo: B.I.G Initiative

Par Amandine Geraud de Montagnes au Féminin

En mai 2019, comme beaucoup de personnes de la communauté de grimpeurs au Québec, j’entendais parler de l’initiative B.I.G, un organisme québécois à but non lucratif, crée par Geneviève de la Plante, Léa Chin, Alexa Fay et Sophie Claivaz-Loranger.

Dans leur vidéo de présentation, on pouvait y entendre des jeunes filles ou des femmes s’exprimer sur leur place dans le milieu de l’escalade :

« J’aimerais prendre plus confiance en mes capacités. »
« J’aimerais voir plus de femmes ouvreuses pour que l’escalade puisse devenir plus accessible pour les femmes. »
« Je veux voir plus de filles qui viennent essayer l’escalade et les voir réaliser qu’elles sont plus fortes qu’elles ne le pensent. »

Photo: B.I.G Initiative

Aujourd’hui, il existe de plus en plus de femmes qui pratiquent l’escalade avec une volonté certaine de faire leur place dans ce milieu qui a longtemps été associé aux hommes.

Dans cet article, j’ai souhaité aborder l’ouverture de voies ou problèmes de bloc par des femmes, autant en extérieur, qu’en salles d’escalade.

Au travers de mes entrevues, je me suis rendu compte que beaucoup de femmes n’osaient pas se lancer dans l’ouverture parce qu’elles ne pensaient tout simplement pas que cela puisse être possible pour elles. Corinne Baril, ouvreuse à la salle Bloc Shop à Montréal, me disait : « quand on m’a proposé d’ouvrir, ça ne m’était jamais passé par la tête. Dans ma tête, les filles n’ouvraient pas. Étant donné que c’était quelque chose que je n’étais pas habituée à voir, on dirait que ce n’était pas une option. J’imagine que c’est la même chose pour tous les milieux qui ont des disparités comme ça. »

Pour ce qui est de l’ouverture en extérieur, avant de faire des recherches pour la rédaction de cet article, je pensais que les femmes ouvreuses en falaise n’existaient tout simplement pas. C’est pourtant loin d’être le cas, et c’est pourquoi il me semblait important de signaler l’implication de certaines femmes dans ce domaine pour montrer à d’autres générations de femmes qu’elles peuvent, elles aussi, y parvenir.

L’ouverture en extérieur

Si l’on s’intéresse au début de l’ouverture de voies sur rocher au Québec, on s’aperçoit que le milieu était très masculin, comme c’était d’ailleurs le cas dans le monde entier. J’ai interrogé l’auteur Hugo Drouin, sur la question. « J’ai passé 90 ans d’escalade au peigne fin pour l’écriture de Roche, glace et fleurdelisé [livre qui retrace l’histoire de l’escalade au Québec] et je te confirme qu’on observe qu’il est rarissime que les femmes aient été auteures de premières ascensions dans les voies du Québec. » Il y eut néanmoins quelques exceptions. « En 1943, John Brett, sa femme Elizabeth et une certaine mademoiselle Finley complèteront un projet de longue date avec L’arabesque, une des plus longues voies de Val-David. »

Selon lui, depuis les années 1990, plus de femmes se sont démarquées par leur implication dans l’ouverture de voies.

Pour approfondir le sujet, j’ai interrogé Martine Lavallée, fille de Claude Lavallée, le fondateur de la Fédération Québécoise de la Montagne et de l’Escalade (FQME), qui a elle-même participé à l’ouverture de plusieurs voies dans les régions des Laurentides et de Lanaudière. « J’ai beaucoup de vieux livres guides à la maison. Je les ai parcourus pour faire une liste de toutes les femmes qui ont ouvert des voies au fil des ans, je te parle de certaines ouvertures d’il y a 40 ans. Je dois avoir une longue liste. Les femmes ouvreuses existent donc et je pense que c’est plus émergent qu’on ne le croit. »

Martine Lavallée

Un ouvreur ou une ouvreuse est la ou les personne(s) qui va(vont) détecter une ligne à ouvrir, la nettoyer, y mettre des points et un ancrage, et parfois réaliser la première ascension. Ainsi, on se rend bien compte que l’ouverture peut être un travail d’équipe où des femmes ont été ou peuvent être associées.

Il est intéressant de noter que plusieurs voies d’escalade ont été ouvertes au Québec par des couples de grimpeurs.

Pour Martine Lavallée, les femmes sont plus discrètes dans leurs actions, et c’est sûrement pour cette raison que l’on en entend moins parler.

Ces derniers mois, il est intéressant de soulever que quelques ouvreurs, dont Léonie Marche, une forte grimpeuse de 21 ans, ont réalisé de nouvelles ouvertures à la falaise Weir. Un nouveau topo devrait sortir prochainement.

Léonie considère que l’ouverture en extérieur est une façon pour elle de s’impliquer davantage dans sa pratique de l’escalade. « Avant, j’étais une consommatrice de voies. Avec l’écriture du nouveau topo et l’ouverture de nouvelles voies, on dirait que j’aime donner au prochain grimpeur, plutôt que moi-même profiter de l’escalade. Ça m’apporte un autre regard sur l’escalade. »

L’ouverture est intense physiquement. « Ça prend quand même une certaine force de poser des points. Quand je le fais, ça me fatigue quand même beaucoup le corps. C’est très physique ! », m’expliquait Léonie. Cependant, comme je l’écrivais précédemment, trouver une ligne, essayer les mouvements, nettoyer la voie sont autant d’autres actions nécessaires à l’ouverture auxquelles on peut participer.

Léonie Marche, pendant l’ouverture de voies à Weir

Selon plusieurs ouvreurs interrogés, il reste encore de belles choses à développer, aussi bien en voies qu’en blocs. Par exemple, la grimpeuse Vanessa Marcoux s’intéresse à l’ouverture de nouveaux blocs en Estrie et en Montérégie depuis plusieurs mois.

Andréanne Vallières me précisait avoir ouvert deux nouvelles voies à Belle-Neige récemment, et une autre au Grand Morne.

« Il y a encore mille et une lignes à développer au Québec. Le défi reste surtout au niveau de l’accès. Nous avons la chance d’avoir un directeur des sites de feu, Alexis-Beaudet-Roy qui a fait un énorme travail de développement au Québec depuis les dernières années. Il a su réunir la communauté afin que chacun contribue du mieux possible au développement de sa région. Lorsque l’on parle de développement, il s’agit entre autres d’une équipe de gens bénévoles, qui vient assurer l’état des sentiers, l’état des ancrages et des falaises. Ouvrir une voie est un long travail; il faut se munir de temps, de patience et il faut communiquer avec ceux et celles qui ont accédé au territoire avant nous. En tant qu’ouvreur, nous avons une responsabilité civile et une éthique à adopter lorsque vient le temps de se mettre au travail. »

« Il est essentiel de rappeler que la plupart du temps, les falaises se retrouvent sur des terrains privés. Les propriétaires ont tous les droits de nous y refuser l’accès; c’est à ce moment que le rôle du directeur des sites de la FQME intervient. Il assure le pont entre les propriétaires, les ouvreurs et les grimpeurs afin de permettre un terrain d’entente qui assure les grimpeurs en cas d’incident. »

« Je crois qu’il est important de suivre un cours d’ouvreur-équipeur même si on a la chance de connaître des ami(e)s qui font ce travail depuis des lustres. Cette formation nous permet de comprendre les forces en jeu, les normes et standards d’aujourd’hui, la résistance à la corrosion selon le terrain de jeu, la technologie des ancrages, le protocole d’installation, le positionnement des ancrages, le positionnement sur corde, le retrait et le rééquipement de voie dans une perspective de développement durable, l’aménagement d’un site, la géologie etc. »

« Homme ou femme, nous avons tous un rôle à jouer quand vient le temps d’investir ce type de projet qui sera offert à l’ensemble de la communauté. L’escalade est un sport qui comporte une multitude de facettes magnifiques et techniques. L’une ne va pas sans l’autre. L’éducation concernant les points nommés plus haut se fait sur plusieurs années et je suis persuadée que plus on en parlera, plus on arrivera à susciter l’engouement chez les femmes! »

Si l’ouverture en extérieur vous intéresse, une formation d’ouvreur-équipeur est proposée par la FQME. Vous pouvez également faire une évaluation des acquis avec l’aide d’un(e) mentor(e) nommé(e) par la fédération. Plus qu’un haut niveau, il convient surtout d’avoir beaucoup d’expérience en escalade.

L’ouverture en SAE

La plupart des personnes que j’ai interviewées sont conscientes d’un manque de parité dans les équipes de routesetting dans les salles d’escalade. « Malgré toutes les initiatives prises pour changer, il y a encore peu de femmes ouvreuses. On est loin de la parité », me disait Lisa Lajoie, copropriétaire de Délire Escalade.

Pendant longtemps, les femmes se sont souvent vues attribuer certaines caractéristiques physiques qui seraient un frein à leur présence dans une équipe de routesetting en salles.

L’ouverture est très exigeante pour le corps et Geneviève de la Plante, fondatrice de l’initiative B.I.G me disait que « certains propriétaires de salles d’escalade ont encore cette idée qu’ils ne peuvent pas prendre de femmes ouvreuses parce que les bacs sont lourds. »

Selon Corinne Baril, ouvreuse chez Bloc Shop, « il y a ce stéréotype que si on engage une fille, elle ne va pas être capable de porter des volumes et les mettre sur le mur. En réalité, c’est la chose qui importe le moins. Il n’y a vraiment aucun problème à demander de l’aide si tu n’es pas capable de porter un volume. Même les hommes n’y arrivent parfois pas. »

Une autre idée répandue serait que le niveau d’escalade des femmes ne serait pas assez bon pour ouvrir des voies destinées à des hommes. Corinne me faisait part d’un commentaire qu’elle avait entendu lors d’une compétition mixte ouverte uniquement par des femmes à Boston. Un des hommes qui participait à la compétition se questionnait sur la réelle difficulté d’un bloc ouvert par des femmes. Évidemment que le niveau de l’ouvreur(se) doit être assez bon, mais l’ouverture ne se résumerait pas seulement à son niveau d’escalade mais à la diversité des mouvements que la personne connaît.

Selon Corinne, « tu n’es pas obligé d’enchaîner tous les blocs du gym. Oui il faut que tu sois capable d’essayer les mouvements un par un mais c’est surtout le niveau de compréhension de l’escalade qui est intéressant… si tu comprends comment un mouvement fonctionne… si tu sais ce que ça prend pour qu’un mouvement soit confortable ou inconfortable… si tu sais changer la difficulté d’un petit peu. Ce sont plus les subtilités qui sont importantes à comprendre que vraiment le fait d’être fort. Pour comprendre cette subtilité, ça vaut le coup d’étudier le mouvement. »

Ouvreuse : Corinne Baril | Photo: B.I.G Initiative

Certaines salles d’escalade sont de plus en plus sensibles à améliorer la parité. Selon Geneviève de la Plante, « ça dépend des propriétaires. Il y a certains gyms qui prennent des mesures concrètes et qui sont très conscients de cette inégalité-là, qui vont chercher des femmes pour postuler sur des postes et faire leur formation. »

Certains chefs ouvreurs n’hésitent pas à demander à des jeunes femmes qu’ils connaissent si elles sont intéressées par l’ouverture comme chez Délire Escalade. Une de leurs ouvreuses Eve Laprise m’a informée qu’elle était entrée dans l’équipe par ce biais-là.

« En tant que jeune femme, c’est sûr que je trouvais ça intimidant. Dans ce milieu, il n’y a que des hommes ! Même encore là, j’essaie de m’intégrer et de leur parler, mais je trouve ça quand même assez difficile. Pour moi, ça fait du bien de sortir de ma zone de confort. Ce n’est pas un facteur que je vois comme un obstacle mais plus comme un défi à relever. »

Évoluer dans un monde masculin permet aux femmes de sortir de leur zone de confort et d’oser affirmer leur opinion, même si parfois, ça demande aussi beaucoup d’efforts. Geneviève de La Plante me confiait que lors de leurs formations chez Initiative B.I.G, les femmes avaient plus confiances en elles dans les ateliers de débutantes. Elles se remettaient moins en question que les ouvreuses qui étaient déjà en poste. On sentait chez les femmes de l’industrie plus d’insécurité. On apercevait une « certaine usure avec le temps d’être dans des environnements où la critique se donne de façon qui manque d’objectivité. »

Geneviève de La Plante et Lisa Lajoie m’ont fait part de certains aspects qui pourraient aider encore plus le développement de l’ouverture.

« On a un chemin à faire par rapport à la professionnalisation du routesetting. Si, en tant qu’ouvreur, tu reçois un commentaire sur un bloc, par rapport à un mouvement ou une prise mal placée, et que ce commentaire n’est pas précis et productif, ce n’est pas la personne qui reçoit le commentaire qui est dans le tort mais la personne qui donne l’information. Toute la communication doit être réfléchie. Si c’est plus professionnel, ça va aider plus de monde. » m’expliquait Geneviève de la Plante.

Lisa Lajoie me disait être également sensible à améliorer les conditions professionnelles. « Quelqu’un qui aspire à travailler longtemps dans ce secteur, va peut-être avoir envie d’une bonne carrière, un bon salaire annuel pour ouvrir. »

Photo : B.I.G Initiative

Dans le circuit officiel des compétitions, il y a également des progrès à faire. Pour la saison 11 de la Coupe Québec, la FQME m’a confirmé que « parmi tous les ouvreurs officiels qui ont travaillé sur les étapes de la Coupe Québec, ouvreurs en chef, assistants et apprentis, tous étaient des hommes. »

Matthieu Des Rochers, le nouveau directeur sportif de la FQME depuis quelques semaines, m’a fait part de son opinion personnelle concernant ce manque de parité.

« Quand on pense à l’escalade, le réflexe de tout le monde, c’est de dire qu’il y a une belle équité au niveau des athlètes et des grimpeurs. Par contre, il y a un tout autre volet du monde de l’escalade qui n’est pas abordé présentement, et c’est la place des femmes parmi les officiels, les ouvreurs, mais aussi les coachs, les assureurs et les juges. Juste en te disant ce que je sais présentement de la situation, de la structure et de la formation des ouvreurs, je suis capable de dire qu’il y a effectivement des manques, qui ne permettent pas de donner la chance aux femmes d’être présentes sur le circuit. »

« Lorsqu’on va creuser davantage on va se rendre compte de ce qui fait que dans la structure actuelle, ça limite la place aux femmes et il va falloir changer ces choses-là. »

« Il y a des critères pour être ouvreur compétitif. Tu dois être capable de grimper des niveaux de difficulté. On se base sur une mentalité de dire que si tu grimpes à tel niveau de difficulté, tu es capable d’ouvrir tel niveau de difficulté. »

Selon lui, « il faut revoir ces critères-là, il faut arrêter de dire que parce que tu grimpes telle cote, tu es un ouvreur potentiel. Il faut se demander ce qu’est être un ouvreur ? Ça prend de la vision, être un ouvreur c’est aussi avoir un sens de la créativité, c’est aussi être un bon gestionnaire d’équipe, c’est aussi être capable d’amener les grimpeurs à relever de nouveaux défis, à varier leur mouvement. On va beaucoup plus loin pour moi dans la définition d’un ouvreur. Cette définition-là n’est pas présente actuellement dans les critères d’évaluation. On a tout ça à repenser ! C’est là qu’on va pouvoir faire rentrer les femmes. C’est sur ces sujets-là qu’on va leur faire de la place pour être capable de dire que là-dessus les femmes ont intérêt à être présentes. »

Au fil des entrevues que j’ai menées pour la rédaction de cet article, j’ai ressenti une réelle volonté de la part de certaines personnes de l’industrie de faire évoluer l’ouverture vers plus de parité. La création de l’Initiative B.I.G semble être un grand tournant dans cette réflexion.

Bien qu’il peut exister des obstacles pour une femme à devenir ouvreuse, il est important de parler des personnes qui provoquent et vivent ce changement pour montrer les évolutions qui sont en train d’être opérées au sein de l’ouverture en escalade.

Même s’il n’y pas encore de mesures concrètes et officielles prisent par la fédération pour le moment, l’ensemble des témoignages recueillis me semblent quand même prometteurs.

La première étape du changement passe par une conscientisation d’une situation pour pouvoir ensuite opérer les dits-changements.

Eve Laprise | Photo: Olivier Dumas

Je tenais à adresser un grand merci à toutes les personnes qui ont accepté mes entrevues : Corinne Baril (ouvreuve chez Bloc Shop), Geneviève de la Plante (fondatrice de l’Initiative B.I.G), Matthieu des Rochers (directeur sportif de la FQME), Lisa Lajoie (co-propriétaire de Délire Escalade), Eve Laprise (ouvreuse chez Délire Escalade), Martine Lavallée (ouvreuse en extérieur), Léonie Marche (en train de développer le nouveau topo de Weir) et Andréanne Vallières (ouvreuse en extérieur) .

Et merci également à Hugo Drouin, Isabelle Laniel, Paul Laperrière, Vanessa Marcoux, de m’avoir apporté des précisions à des questions qui me préoccupaient.

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