Nouvelle voie sur la Côte Nord: une histoire d’offwidth, de mouches noires et d’amitié

Par François Bédard

Nous voilà en route pour la Côte Nord sur la route 138, je vois à travers les eaux sombres du fleuve St-Laurent la lumière du soleil miroitée. Je remarque aussi cette belle forêt boréale. Ces épinettes noires montent sur tous les sommets et coulent dans chaque vallée. La plus grande forêt du monde plante ces racines à flanc de cap, le long du fleuve, pour aller mourir on ne sait où, quelques milliers de kilomètre plus loin vers le Nord.

Maintenant rendu sur la route 385, de gros murs vierges nous surplombent et semblent nous regarder. J’imagine les lignes à grimper. Elles sont dressées telles des sentinelles sur lesquelles s’écoule le temps, l’eau, le givre. L’histoire d’une planète, et aussi peut-être, celle de quelques grimpeurs aventureux. Le temps semble s’arrêter, comme avant l’engagement d’un pas. Serein, enthousiaste et un peu nerveux, je me dirige vers une grosse fin de semaine d’aventure, une aventure verticale.

Fred lors de l’ouverture d’électron libre

Nous sommes début septembre, la température prévue pour les prochains jours semble stable et on prévoit quelques nuages avec du soleil. Je suis avec mes deux amis de longue date: Frédéric Maltais et Mathieu Leblanc. Après la route de Québec, chacun fuyant un peu ses obligations, nous descendons vers le débarcadère à bateau. Je sors le nécessaire pour nous concocter un petit « spag » et les boys quant à eux, sortent les tentes. Nous allons camper sur la plage cette nuit. Il serait trop imprudent de tenter la traversé de nuit, car le réservoir de Bersimis 2 peut toujours nous surprendre.

Petit sentiment de déjà vu, ça fait déjà un an que nous sommes venus grimper ici dans une voie que Fred et moi avons tenté l’hiver. Nous voulions voir si la sortie était possible en été. En hiver, à deux reprises, nous avons dû rebrousser chemin à une centaine de mètres du sommet, car les conditions n’étaient pas de notre côté. L’été dernier par contre, nous avons réussi l’ascension en libre de cette voie de presque 400m. Nous l’avons surnommé H2O en raison d’une pluie diluvienne qui nous était tombée dessus au beau milieu du troisième pitch. Nous avions tout de même continué et avons atteint le sommet en fin d’après-midi. Trois boys heureux avec une sale batch de mouche noir…! J’ai d’ailleurs eu une réaction inflammatoire aux chevilles suite au buffet que ces sales bestioles s’étaient tapées sur moi au cours de la journée. Une inflammation au point où, lors de la descente en rappel, je ne pouvais presque plus me tenir debout. J’ai rappelé t’en bien que mal avec l’impression de m’être foulé les deux chevilles en même temps. Une bien drôle de façon de finir une journée de grimpe.

Cette année nous voulions tenter une ligne différente qui m’inspire depuis la première fois que je l’ai vu. J’ai réussi à inciter mes potes dans ce projet un peu fou à l’issue incertaine. Il s’agit en fait surtout d’essayer de l’atteindre. C’est une fissure bien visible d’en bas, elle sépare le mur du haut littéralement en deux. Difficile de savoir vraiment la largeur et la longueur exacte, mais vu d’en bas, nous pouvons imaginer une fissure large et parfaite sur une bonne cinquantaine de mètres et pour s’y rendre, un gros pitch qui débute le headwall avec une traverse déversante.

Après notre traversé du matin qui s’est avérée catastrophique dû aux vagues et d’une embarcation pneumatique plus conçu pour être submergé que de vraiment fendre les vagues, nous arrivons au pied du mur. Nous sommes totalement détrempés, frigorifiés et médusés par cette traversé. On est unanime… c’est un fichu bateau de marde! J’ai l’impression d’avoir été à la pêche au crabe dans une mer déchainée… Ben non! Juste un bateau de marde…

Après s’être changer, nous somme fin prêt pour le départ. Les premières longueurs de la voie se feront en terrain connu avec quelques variantes chouettes. Les conditions sont idéales et les premières longueurs sont magnifiques, il ne fait n’y trop chaud ni trop froid. Les chaussons adhèrent vraiment bien au granit. On progresse sur deux cents mètres. Une dalle engagée avec de temps à autre une belle craque sous les doigts. Ce qui nous permettra d’atteindre une belle vire où nous voulons passer la nuit.

Sur les dalles dans les premières longueur

Après avoir travaillé la terre et placé quelques grosses roches pour nous former une plateforme, nous sommes prêts à y passer la nuit. On a de la place pour une petite tente et une plateforme de roche pour un bivouaque. On se trouve chanceux d’être là avec une belle soirée étoilée et une fondue au fromage comme menu du soir.

Suite à une bonne nuit et un bon petit déjeuner, nous somme crinqués pour les développements à venir. Dès le premier pitch, on tombe dans le plus sérieux. Fred fraie son chemin sur une ligne zigzagante avec quelques protections douteuses. Il parvient tout de même à cette fameuse traverse. Après une bonne séquence, il arrive à traverser sur sa droite sur des mouvements bien exposés. On retient notre souffle jusqu’à ce qu’il arrive à sortir la traverse. Ensuite, nous le perdons de vue plus haut. Quelques minutes plus tard ça y est : « relais ». Une longueur de 50m 5.11+. Wow qu’elle belle longueur d’escalade! Tout y est : l’exposition, la lecture, l’engagement. Bon, peut-être qu’une plaquette mériterait sa place dans une section, mais ça passe tout de même. « C’est malade mon Fred ! » que je lui dis à mon arrivé au relais. Il me répond tout bonnement « Oui super mais regarde la suite mon Frank c’est pour ça que tu voulais venir ici! ».

Je regarde plus haut et j’y suis, la ligne est là devant mes yeux. Un petit ressaut pour partir du relais avec une belle fissure dans les mains. Wow! la suite m’impressionne. Une large craque à perte de vue. Un mot : offwith… Soudain la nervosité embarque, j’ai peu d’expérience dans ce style d’escalade, mais assez pour savoir que ça va faire mal… Math arrive au relais, moi je suis déjà en train de m’équiper pour la suite. Je souffle un peu, une bonne gorgée d’eau et le temps de méditer quelque secondes pour bien me libérer l’esprit. « Départ mon Fred ». Après avoir placé les premières protections, ma nervosité s’efface tranquillement. C’est tout simplement magnifique, du pur granit de la Côte Nord. Il n’y a pas un brin de mousse, la roche est solide et je m’y sens bien. Je progresse dans cette fissure qui devient de plus en plus large. J’ai une vingtaine de mètres derrière moi et j’atteins un petit toit où la craque s’élargie. Les poings un peu fuyant dans la fissure, je dois m’engager au-delà du petit toit. C’est de l’exposition totale à près de 300 mètres du sol.

J’ai tout de même cette petite voix très loin cachée dans mon cerveau qui me dit: « Tabarnac d’esti qu’est-ce que tu fou ici! »

J’entrevois la petite tête de Fred me regardants dans cet océan d’air et de roche. Il est toujours bien avec moi et je me sens rapidement rassuré. Aller je fonce, la protection est bonne. Les mouvements qui suivent me demandent vraiment beaucoup d’énergie. Un magnifique petit toit avec une fissure juste un peu trop large pour le poing. Toujours les poings fuyants, je dois monter les pieds au-dessus, mais ils ne coincent plus dans la fissure. Un boost d’énergie me traverse. Moyennement en contrôle, je me stabilise comme je peux. Les pieds contreventés dans la fissure et le visage plaqué contre la roche, j’arrive à positionner une bonne protection, un numéro cinq béton. Ouf! Je respire et prend quelques secondes pour regarder la suite. Un 25m-30m de numéro 6 en continue s’étends devant mes yeux. Mon Rack commence grandement à manquer de grosse pointure et cette craque intimidante en numéro 6 me surplombe.

Je crie à Fred un peu ou j’en suis : « j’ai presque plus de pro et je crois bien qu’il me reste 30-40 mètre à faire ». Je suis intimidé par cette large craque infinie qui me surplombe. Je n’ai pas d’autre choix que d’aller récupérer quelques protections plus basses.

La récolte est bonne, un numéro 6 et un numéro 5. J’ai maintenant deux 6 et un 5. Trois protections possibles mais j’aimerais en avoir 10! Après une dizaine de mètre où j’ai laissé un numéro 6, je fais maintenant suivre l’autre numéro 6, car mon 5 est juste épeurant à regarder, il est presque entièrement ouvert.

Je n’en peux plus : « à sec ». Le visage plaqué une nouvelle fois à la roche, je suis écorché d’un peu partout et je souffle à plein poumons. C’est complètement malade : Wow! … J’ai tout de même cette petite voix très loin cachée dans mon cerveau qui me dit : « Tabarnac d’esti qu’est-ce que tu fou ici! ». Coincé dans le offwith, avec la sale impression de me faire broyer une fesse de côté vers le haut, je suis lessivé. Maintenant, mon unique option est de finir la voie en utilisant un numéro 5 et un numéro 6 en escalade artificiel.

Départ de la dernière longueur de la Yannick Girard

Durant le parcourt d’artif, je n’ose pas regarder mon numéro 5 et je fais une petite prière chaque fois que je déplace le numéro 6. On dirait que le offwith veux m’avaler. Tout ça, jusqu’à ce que la crevasse se termine au sommet d’un pilier. Incroyable! une ligne très intimidante de pur granit, cinq étoiles. Au sommet, je relaxe en installant le relais et je me sens enfin en sécurité. Une longueur d’environ 60m. 5.12. Cette longueur restera longtemps gravée en ma mémoire.

Les boys me rejoignent au sommet de la fente. Malheureusement pour nous, la voie se termine ici aujourd’hui, sans quoi, il nous faudrait poser des plaquettes pour la suite. La journée est parfaite, il est tôt pour s’arrêter là, mais on est unanime on a poussé nos limites et ça fait du bien. Cette voie sera nommée la Yannick Girard. En raison de son exposition, son engagement, son éloignement et sa difficulté. C’est le genre de ligne que Yan aurait aimé. Du gros granit Québécois dans tous ces styles. Bien sûr la roche de la Côte Nord est parfois sale, des champignons secs, certaines craques sont remplies de végétation. Il faut alors brosser, gratter, purger en traçant notre ligne dans cette univers vierge et d’une beauté exceptionnelle. Alors grimpeur de roche de luxe s’abstenir. Ici, il faut s’attendre à se salir les mains. C’est dans ces conditions que Yan performait le plus. Pour ceux qui ont eu la chance de le côtoyer, il a renforcé notre esprit d’aventure et il avait cette bonté dans le regard de nous rendre fier de l’effort qu’on avait mis. Sous son regard franc et rieur, nous étions et sommes toujours des aventuriers de l’extrême à notre manière. Unique à chacun de nous. Ce jour-là, je sais qu’il était avec nous au sommet de la voie, mais s’il avait été vraiment là, c’est sûr qu’il aurait fini le offwith en libre avec une seule pro en cottant la longueur 5.10+…Dans les dents les boys!

Résultat de la mouche noir

Au sommet de H2O

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