Plonger dans la grimpe

(P: Alain Denis)

Par David Savoie

Mélissa Lacasse est une grimpeuse et entraîneuse active depuis longtemps au Québec. Non seulement a-t-elle performé à des niveaux très élevés, elle a aussi encadré de nombreux grimpeurs pendant plus de 12 ans, dont le plus connu est certainement Sébastien Lazure. La jeune femme a une perspective unique sur l’escalade, étant de surcroît qu’elle est devenue maman récemment !

EscaladeQuébec : Comment t’es-tu initiée à l’escalade ?
Mélissa Lacasse : J’étais en sport-études en plongeon, au secondaire. Vers la fin de mon secondaire, j’ai lâché le plongeon. Finalement, je me suis tanné de m’entraîner entre quatre murs – je m’étais entraîné en gymnastique avant – et on arrive à une phase, à l’adolescence, où on a le goût de changer ! J’avais vu un film IMAX sur les sports extrêmes, avec Lynn Hill qui grimpait des tours en Afrique. Moi, j’avais arrêté (les autres sports) parce que j’avais le goût de changer, j’avais le goût d’être dehors, de voyager. Quand j’ai vu ce film-là, je me suis « ok, c’est ça que je vais faire! ». Je n’avais jamais grimpé de ma vie. J’ai appelé une amie qui venait de lâcher le plongeon aussi et on s’est dit qu’on allait partir un programme en escalade. On avait approché plusieurs écoles et gyms, mais à l’époque, tout le monde nous a dit non, parce qu’on n’avait pas de fédération, ce n’est pas un sport olympique, ce n’est pas sérieux. Et finalement Horizon Roc (à Montréal) a fait des démarches et le projet a fonctionné. Je n’avais jamais grimpé de ma vie !

Mélissa Lacasse en compétition

Mélissa Lacasse en compétition

EQ : Tu as fait des démarches pour établir un programme de compétition en escalade, mais tu n’avais jamais grimpé ?
ML : Je n’avais même pas essayé ! Je ne savais même si j’allais aimer ça ! Mais on dirait que je le savais, c’était comme un coup de coeur. Je me suis comme lancé là-dedans ! Quand j’ai décidé de faire ça, j’avais fait mon cours d’accréditation et j’aimais ça, mais je n’en faisais pas beaucoup. Donc, quand j’ai commencé mon secondaire 5, on s’est trouvé un entraîneur. Nous, on est habitués de s’entraîner genre 20 à 30 heures/semaine, et là, on arrivait en escalade, et les gens « chillaient » sur les tapis. Les gens nous regardaient drôlement: on faisait des tractions, des « push-ups », on était là 4 heures par jour, et on a commencé à faire des compétitions. J’ai vraiment commencé en faisant de la compétition à l’intérieur. La première année, je suis allé dehors une fois. Un an après, j’ai fait mon premier voyage d’escalade. Je suis allé à Squamish ensuite, et ç’a été le début de mes étés de grimpe.

(P: Alain Denis)

(P: Alain Denis)

EQ: Et donc le début de ta période de performance à l’extérieur, disons ?
ML: J’ai toujours été un peu étudiante, donc l’année, c’était de l’entraînement, la compétition, durant les vacances, l’hiver et l’été, là, je partais. Mais moi, j’aime ça, ce mélange-là, la compétition à l’intérieur. Ça permet de pousser la machine. Et dehors, c’est un peu plus relax, un peu moins sérieux ou structuré. Enfin, pour moi !

EQ: Est-ce que c’est difficile de passer de la grimpe pour-soi à donner du temps pour les autres en les entraînant ?
ML: En fait, c’est bizarre, parce que ça s’est fait graduellement. Avec le recul, je le vois: mes jeunes, ça me tenait tellement à coeur, que ça ne me faisait pas grand-chose. J’étais content de les amener dans les compétitions. J’étais quasiment aussi fière. Au début, je faisais les compétitions. Je les supervisais le matin et j’allais faire ma compétition. En vieillissant, je devenais fatiguée. Ça amène une autre satisfaction aussi, d’être plus dévouée avec son monde.

(P: Alain Denis)

(P: Alain Denis)

EQ: Ces années d’expérience, ça fait de toi l’aînée dans le monde de l’entraînement au Québec, non ?
ML: Oui, je pense que je suis dans les vieilles (rires). Au début, il n’y avait pas grand monde. Là, on est plus nombreux, même si on est pas très nombreux !

EQ: Ton approche a fonctionné, visiblement. Au moment où tu as commencé, on peut penser qu’il n’y avait pas beaucoup de ressources. Comment as-tu fait pour t’adapter ?
ML: En fait, c’est dur. Au début, je « coachais » beaucoup comment moi j’avais été entraînée en plongeon, en gymnastique et en escalade. Je prenais un peu tout mon bagage. Après, avec un bac en kinésiologie, j’ai pu organiser tout ça, mais mes profs me disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça, l’escalade. Donc c’était un peu ardu. Mais il y a des principes qui ne changent pas en entraînement. Moi, je suis plutôt intuitive comme entraîneuse, je me fie à mon instinct. J’ai fait des erreurs dans mon parcours, c’est sûr. Pendant un certain temps, par exemple, je faisais faire des cycles de force qui duraient 6 semaines et j’ai eu trois blessures dans le même mois. Donc, je me suis beaucoup adapté sur le terrain. Au fil des ans, je change mes choses, pour avoir le moins de blessures possible, je vois ce qui marche, ce qui ne marche pas. Je ne sais pas s’il y a des gens qui sentent qu’ils ont la recette miracle, mais moi, je doute constamment de ce que je fais. C’est un sport très complexe. Moi, je trouve ça compliqué. Parfois, on voit des gens qui ont un super potentiel physique, mais ils n’arrivent pas à livrer la marchandise, parce qu’ils manquent de stratégie, de détail dans leur grimpe.

(P: Normand Hébert)

(P: Normand Hébert)

EQ: Qu’est-ce qui t’a marqué le plus dans tes années d’entraînement ?
ML: Ce qui me surprend toujours, ce qui fait qu’il y a des gagnants, c’est l’aspect mental. C’est l’agressivité, la détermination. Peu importe le degré d’entraînement, c’est d’être capable de mettre la machine en marche. Je ne grimpe tellement pas souvent que lorsque je grimpe, je suis capable de mettre la machine en marche, parce que je suis motivée. Tout le monde que j’ai côtoyé qui grimpait fort a une sorte d’interrupteur, qui permet d’augmenter l’intensité au bon moment.

EQ: Qu’est-ce qui a changé dans le fait d’être mère ?
ML: En étant coach, je devenais un peu moins importante, et là, en étant mère, je deviens encore moins importante. On dirait que ça permet de mettre l’ego de côté. Être maman, c’est un peu ça, pour moi: t’oublier un peu sans trop t’oublier. Je n’ai plus le temps de chialer. La grimpe, c’est mon petit cadeau. Quand j’étais plus jeune, je me rappelle, je pleurais quand je ne réussissais pas mon projet. Récemment, je suis tombé en essayant un problème, et Kilian (son fils) est venu me donner des bisous. Pour moi, on dirait que ça met les choses en perspective.

(P: Martin Morrissette)

(P: Martin Morrissette)

EQ: Tu as évoqué l’ego. Comment les gens peuvent surmonter ça selon toi ?
ML: J’ai vu des gens tout miser sur l’escalade, comme si toute leur valeur ne reposait que sur l’escalade. Moi, je me dis si dans ta vie tu as plusieurs piliers – je le vois toujours comme une table – si tu as une patte de ta table qui s’en va, tu as de bonnes chances que ta table tienne en équilibre. Si l’escalade, c’est ton seul pilier, c’est sûr que quand ça va mal, tout va mal.

(P: Alain Denis)

(P: Alain Denis)

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