Pour en finir avec les premières

Colin O'Brady le 14 December 2018.

Par Ian Bergeron

Je ne sais pas pour vous, mais certains jours j’en ai assez des premières. Pas tellement des nouvelles ouvertures de voies, mais de la course à être le premier dans une catégorie nichée. Genre, premier dude de 5’7″ avec une mycose des ongles à gravir le Mont-Royal en solo. Vous voyez ce que je veux dire? Ce type de déclaration m’agace et mène de plus en plus à des dérapes inutiles.

Prenons le cas de Colin O’Brady qui, à la fin 2018, déclare être la première personne à avoir traversé l’Antarctique en solitaire. Si on regarde attentivement le parcours d’O’Brady, on constate qu’il est parti de « quelque part » au centre de l’Antarctique pour finir « quelque part d’autre ». En fait, ce qui est étrange, c’est qu’il n’a pas traversé le continent du tout. Alors comment O’Brady peut-il clamer être le premier à avoir traversé ce continent? Son argumentaire est que le continent Antarctique n’est que la portion de terre sur laquelle repose la calotte glacière. En regardant la carte ci-dessous vous pouvez constater l’itinéraire d’O’Brady et comment cette affirmation est tendancieuse, voire malhonnête.

En bleu le trajet de Colin O’Brady. Cette section correspondrait – selon lui – à la portion du continent Antarctique « réelle ». Le reste serait « juste de la glace », donc l’océan.

National Geographic a d’ailleurs publié un très long article sur le sujet et une section du texte m’a frappé : pour la génération actuelle, l’important n’est plus d’accomplir véritablement quelque chose mais bien d’atteindre la célébrité en affirmant un exploit. Peu importe que ça soit vrai ou non. C’est simple, les Américains prennent exemple sur leur président qui ment comme un arracheur de dents et accuse les médias, qui le dénoncent, de publier des fakes news.

Plus près de chez nous, on a aussi eu droit à nos annonces de grandes premières bâclées. Je ne les nommerai pas afin de m’éviter les foudres des disciples de ces « explorateurs » et « exploratrices ». Car il faut savoir qu’il s’agit souvent d’histoires de gros sous. Derrière les exploits prétendus se cachent des commanditaires et des demandes de conférences dont la rémunération est alléchante. Tiens, j’ai ouï-dire que certaines personnes ont reçu une mise en demeure pour des articles partagés sur Facebook avec un commentaire allant à l’encontre de l’exploit réclamé par le ou la plaignant(e)! Modus operandi aussi appliqué par O’Brady qui demande à National Geographic de se rétracter.

Bref – c’est correct de tourner les coins ronds dans les détails de nos prétendus exploits, mais ce n’est pas acceptable de questionner ou dénoncer les omissions. Si l’on affirme avoir effectué une première, je pense qu’il faut s’attendre à des questions afin de valider l’exploit. A se faire challenger notre affirmation. C’est un peu – pas mal – comme défendre une thèse. Y’a aussi des règles et des définitions qui entourent les premières, les solos et autres exploits du genre. Dire haut et fort qu’on est le premier, c’est automatiquement porter flanc à la critique.

Le pire dans tout ça c’est que ça ne fâche pas le moins du monde. Je trouve que c’est simplement le reflet de notre société, plus intéressée par la célébrité que l’authenticité. Peut-on simplement faire quelque chose en solitaire pour le simple défi de le faire sans pour autant publiciser que nous sommes le premier dans une catégorie quelconque? Selon moi, le concept d’exploration, c’est de découvrir des lieux méconnus et surtout, surtout, d’en apprendre un peu plus sur soi. L’exploration est à la fois extérieure et intérieure. Le reste, on s’en caliss pas mal.

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