Première de Speedy Trap en libre

Le 28 janvier 2018, Jean-François Girard, Carl Darveau et Dzao Plamondon ont enchaîné en libre la voie Speed Trap (150m, M7+, 6+ R) sur la Côte-Nord. Voici le récit de leur ascension raconté par l’un des principaux protagonistes.

Par Jean-Francois Girard

Il y a de ça une dizaines d’années, quand je changeais des couches et restais vaillamment à la maison pour prendre soin de mes jeunes enfants lors de la belle saison (les mois d’hiver), je freinais compulsivement mes ardeurs verticales en faisant des chin-up dans l’espoir de garder la forme et rester à jour.

À cette époque, mes amis Damien Côté et Benoît Marion sillonnaient le Québec en quête de perles et défis de taille. De retour d’un voyage sur la Côte-Nord ils m’avaient raconté le récit de l’ouverture de Speedy Trap (M7+, 6+ R). Une ligne logique à droite de Speedy Gozales (180m, IV, 6+), gardée par un glaçon déversant et fragile, où Benoit avait placé 20 vis en 15m tellement la glace était mauvaise.

Malheureusement, les gars n’ont pas réussi à la faire en libre et le projet est demeuré ouvert. J’ai demandé des photos à « un local » [NDLR : une personne du coin] à chaque année, mais c’était toujours trop pauvre en glace. En 2016 j’ai eu très chaud lorsque Nick Bullock et Bayard Russel ont tenté la voie, mais sans enchaîner le crux en libre.

Sur le blog de Nick nous pouvons lire : « Good job on doing this route whoever you are because its a corker ». J’en ai déduit que les conditions n’étaient pas là et que cette ascension était un avertissement: tu vas te la faire voler alors let’s go ! En décembre 2017 j’ai reçu des photos et cette année serait la bonne.

Pour cette aventure je suis parti avec Carl Darveau équipé de son « Temple & Apollo » (pick-up et skidoo) et Dzao Plamondon, aussi connu comme le Cossack de Saint-Ubalde. Nous avions l’espoir de grimper également Le Mulot (190m, V, 6+) mais la première longueur absente en glace nous a laissé la latitude de se concentrer sur l’objectif principal.

Plusieurs heures de route plus tard, nous avons reçu un accueil convivial à l’Auberge du Tangon. Pas de doutes, nous sommes à bon port ! Les conditions sont rudes à Sept-Îles et les vents peuvent transformer un -12c en mission impossible tellement on gèle sur place. Nous avons troqué notre première journée pour une balade en raquette qui, même bien habillé, nous les a gelés comme il faut.

Le lendemain je me suis enfin attaqué à Speedy Trap. Carl a grimpé une courte longueur dans un champ de chou-fleur et me suis ensuite concentré, par -14c, sur la seconde. J’ai été confronté à de la glace mince, aérée, craquée et déversant avec une assise qui m’a laissé dubitatif. Le tout couronné par un toit de 1.5m en anorthosite, un gneiss compact avec juste assez de mauvaises prises pour m’induire, une fois bien engagé, en erreur. Il s’agit d’une section de 2 mètres délicate, protégée par trois plaquettes, sur le fil d’une arrête permettant de se transférer sur un glaçon suspendu, vide, en pétale de glace, évidemment impossible à protéger. Cette section requiert une composition d’esprit sans failles pour ne pas flancher car les 6 mètres, sans le moindre clou, avoisine une arrête qui menace de scier la corde en cas de chute.

Après deux heures de bataille mentale à me demander si la glace sur laquelle je pioche depuis tantôt va s’écrouler, j’ai atteint à bout de piolet la vieille cordelette laissé sur une plaquette. J’ai dû me fier à un petit centimètre de glace sous ma lame gauche pour faire balancer la cordelette et réussir à clipper ma dégaine. Après un léger soupir j’ai attaqué le toit et, quelques mouvements plus tard, je me suis fait prendre à sec car je ne trouvais pas la prise qui me permettrait de passer au glaçon. J’ai observé et je l’ai trouvé. Je suis embarqué sur le glaçon. Explosé j’ai retraité à la troisième plaquette. Il y aura une meilleure journée et je reviendrai me suis-je dit.

Le lendemain, en guise de jour de congé, nous sommes retournés sur le mur pour grimper Speedy Gonzales (180m, IV, 6+). Vu d’en bas, on peut penser que c’est un jeu d’enfant. Dzao a grimpé cette ligne cristalline et engagée ce qui m’a laissé bouche-bée. Oufff solide ! La deuxième longueur aurait été un bijou mais Carl avait laissé ses piolets à l’auberge.

Le dimanche, il a fait -6c et les conditions étaient parfaites pour une autre tentative sur Speed Trap. Carl a grimpé la première petite longueur qui est un 4+ magnifique tout en chou-fleur. Je me suis attaqué la longueur clef de la voie et tout s’est déroulé à merveille. J’ai passé la glace, le toit, et hop! sur le glaçon. À l’essai précédent je m’étais arrêté à la dernière plaquette. Je n’avais pas remarqué que la glace qui suit était pourrie. Aucune protection de glace possible et n’ai pas de protections de rocher. Alors j’ai poursuivi les 6 mètres qui me séparait de la prochaine plaquette, en regardant l’arrête tranchante qui, potentiellement en cas de chute, m’enverrait sur un talus plus bas. Après des placements très délicats, j’ai enfin trouvé une vis béton ! Quelques mètres plus haut je suis arrivé un beau relais sur plaquette !

La suite est certes la plus belle expérience de grade 5 qu’un homme puisse vivre. Composé de 60m assez raides sur de la glace dure et trouée, elle a permis des placements de piolets solides et précis. Le départ s’est effectué sur un pilier vertical en glace blanche menant à une série de sections verticales et mini-dièdres. Comme à mon habitude j’ai nargué Carl en lui disant que s’il n’y va pas, je vais y aller à sa place ! Évidemment Carl l’a grimpé tout en finesse, comme seul lui sait le faire. Ceci nous a mené a ressaut final de 40 mètres en glace béton que Dzao a négocié, fidèle à ses habitudes, comme un chef !

Deux rappels plus tard et une balade en skidoo, nous avions tous le coeur bien chaud l’envie de festoyer ce moment de grand bonheur !

4 Comments on "Première de Speedy Trap en libre"

  1. Bravo les boys. C’est inspirant. Du grand art!
    C’est une autre ligne de rêve. Et tellement bien raconté également! Cheers! Moi et Charles avons fait Speedy il y a deux ans (année de Nick Bullock) et je me disais la même chose: un jour ce bijou va céder!
    Content pour vous.

  2. L’aviez-vous sortie en libre?

  3. Non
    On l’a jamais tenté.
    On avait fait Speedy Gonzales!!!

  4. St-Basile, pas St-Ubalde 😉

    Bravo les boys, super belle grimpe!

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