Saison de rêve pour Annie Chouinard

Par Mikael Fortin

Après une première saison de compétition impressionnante, durant laquelle elle a gagné la coupe Québec et s’est hissée au troisième rang sur le podium des championnats canadiens, la sherbrookoise Annie Chouinard a effectué un retour en force sur le rocher en 2015 avec un voyage en Utah et au Colorado, où elle a enchaîné ses premières 5.13c, The Great Feast et Apocalypse. De retour sur sa paroi locale du Mont-Orford pour la belle température de septembre, elle a rapidement abattu son projet de la saison, Alpha Gamma (13c), s’étant échauffée en enchaînant une de ses variantes, Nano Gamma (13a), la même journée. Tournant la page sur une saison déjà productive, elle s’est ensuite payée un enchaînement de Scorecard (13d), une variante plus difficile de son ancien projet. Son enchaînement est seulement le dernier fait saillant d’un parcours étonnant dans le monde de l’escalade sportive.

À propos d’Annie

Compétitrice chevronnée, forte d’une douzaine d’années d’expérience en compétition au niveau national et international dans la discipline olympique du Dressage, une blessure grave la pousse à une retraite prématurée du monde équestre en 2007. Éternellement motivée, elle tourne son attention vers les montagnes, réalisant rapidement plusieurs randonnées dans les montagnes blanches du New Hampshire, pour ensuite étendre ses horizons avec plusieurs sommets en Amérique du Sud, en Inde et au Népal. L’escalade technique devenant nécessaire à l’ascension de pics plus élevés, elle apprend à grimper d’abord en glace puis en roche en 2010. Cette dernière discipline devient alors sa nouvelle passion, conséquence directe d’un voyage d’escalade sportive de trois mois en Espagne, au Maroc et en Turquie en octobre de la même année.

C’est après seulement trois années d’expérience qu’elle décide de se lancer dans la haute difficulté, terminant sa saison 2013 avec une ascension rapide de Peu… (13a) à Orford. Motivée par ce succès, elle surenchère avec un voyage à Rodellar le printemps suivant, durant lequel elle enchaîne deux 5.13b, Coliseum et Gracias Finas. De retour sur son fief local d’Orford à l’automne 2014, elle devient la première femme à enchaîner deux voies diamétralement opposées en style : Apoplexie (13b) et Alpha (13a). La première est notoire pour son léger dévers avec une séquence délicate sur réglettes minces, surmonté d’un bombé avec une sortie crève-coeur, tandis que la seconde est un empilement de grands mouvements puissants et techniques, au milieu desquels figure un dyno particulièrement difficile à maîtriser.

De retour à l’entraînement en fin 2014, elle décide de mettre son expérience passée à profit en participant aux compétitions de difficulté de la Coupe Québec. Faisant preuve d’une excellente endurance physique mais surtout, d’une concentration hors-pair, elle remporte toutes les épreuves, le championnat provincial, ainsi qu’une troisième place aux championnats canadiens à Saanich, en Colombie-Britannique.

Annie aux Nationaux de Saanich en mai 2015.

Annie aux Nationaux de Saanich en mai 2015.

Après ce succès inespéré en compétition, elle amorce sa saison 2015 avec un voyage d’un mois et demi, grimpant d’abord sur l’étrange conglomérat de Maple Canyon, Utah, pour ensuite terminer sa course sur le calcaire légendaire de Rifle, au Colorado. À Maple, après une période d’acclimatation comprenant l’enchaînement à vue de nombreux 5.12, elle fixe rapidement son intérêt sur une des voies de la Pipe Dream Cave, une ligne d’endurance pure passant en plein centre de la gigantesque grotte. Après une dizaine d’essais seulement, elle récolte sa première 13c, The Great Feast. Poursuivant sa lancée, elle déménage au Colorado, où elle s’attaque au calcaire surplombant, cubique et récalcitrant de Rifle. Connue pour ses voies longues et techniques, cette paroi est également célèbre pour avoir popularisé les coincements de genou (kneebars), une grande variété de ceux-ci étant nécessaire pour résoudre les passages-clé des voies les plus difficiles. S’étant entraînée à faire ce type de passage sur les parois de l’Estrie, elle arrive à maintenir son niveau d’escalade à vue à 5.12c, non sans acharnement, durant les premiers jours. Elle jette ensuite son dévolu sur Apocalypse, une des voies du fameux Project Wall, qu’elle enchaîne à la toute fin de son voyage, après seulement huit essais.

Annie Chouinard dans Looser (5.13a) en Utah

Annie Chouinard dans Looser (5.13a) en Utah

Annie dans Apocalypse (5.13c) au Colorado.

Annie dans Apocalypse (5.13c) au Colorado.

À son retour en sol québécois, ayant en tête d’enchaîner la version compète d’une des voies réalisées l’automne précédent (Alpha), elle concentre ses efforts sur Alpha Gamma, à Orford, à compter de septembre. Cette voie, une des premières de ce niveau dans la province, enchaîne de nombreux mouvements puissants et complexes, séparés par des repos de moins en moins bons, jusqu’à un crux final dans un gros dévers sur très petites prises, suivi d’une impressionnante sortie sur une dalle suspendue. Mettant la forme gagnée durant son voyage à profit, elle devient la première femme à enchaîner cette voie également, après moins d’une dizaine d’essais. Mise à l’arrêt quelques jours plus tard suite à une blessure d’entraînement, elle revient à la charge en novembre avec un enchaînement rapide de La Vie (13a), qu’elle combine ensuite avec Alpha Gamma pour réaliser sa première 5.13d, Scorecard.

Au sujet de Scorecard

Scorecard (ou Scorecarte) est un vieil enchaînement combinant les passages-clé de plusieurs voies qui était tombé dans l’oubli pendant une dizaine d’années. À l’époque de son ouverture, seules Alpha Gamma (13c) et sa variante mieux connue, Alpha Beta (14a) étaient ouvertes dans la partie la plus déversante de la paroi. En quête d’un nouveau projet, les grimpeurs locaux portèrent leur attention sur le gros bombé juste à gauche. L’équipement à demi réalisé, il fut rapidement déterminé que la section centrale ne passerait pas de sitôt. Un relais intermédiaire fut alors installé juste en-dessous du gros toit, créant une courte voie juste à gauche du départ d’Alpha Gamma.

Annie dans le dernier crux de Scorecard à Orford | Photo:  G. Laliberté

Annie dans le dernier crux de Scorecard à Orford | Photo: G. Laliberté

Cette voie au caractère très bloc fut ouverte peu de temps après par Mathieu Fontaine, qui la nomma La Vie, lui attachant la cote préliminaire de 5.13c. Motivé à enchaîner toujours plus de voies de haut niveau, ce dernier se pencha rapidement sur la possibilité de combiner ce nouveau départ avec sa voisine de droite, évitant le départ original plutôt facile et conservant l’ensemble de la difficulté des deux voies, mais les séparant par un excellent repos. Rapidement taquiné par ses collègues pour son apparent désir de remplir sa carte de points 8a.nu avec des combinaisons de voies, Fontaine réalisa rapidement l’enchaînement à 5.14a, le nommant Scorecard en guise de pied-de-nez à ses détracteurs.

Les années qui suivirent prouvèrent que le nom de la voie était bien choisi, alors que les habitués du haut niveau de l’époque, Sacha Deschênes et Maxime Gauthier, ainsi que le sherbrookois en pleine montée Yanick Duguay réalisèrent rapidement les ascensions suivantes, révisant la difficulté de La Vie à 5.13a avec de meilleures méthodes, changeant du même coup la difficulté de Scorecard à 5.13d, sans oublier de l’inscrire sur leur carte 8a.nu respective.

Ramassant les toiles d’araignées pendant les années suivantes, Alpha Gamma et ses variantes tombèrent finalement dans la mire d’autres grimpeurs locaux en 2008. L’ancien projet à gauche vit son équipement complété cette année-là, le centre demeurant impossible, mais la toute fin offrant une sortie plus facile permettant d’éviter le crux final d’Alpha Gamma, et créant une variante plus populaire de celle-ci, Alpha (13a). Cependant, le nettoyage de la nouvelle sortie fit tomber des blocs fragiles de la dalle finale tout près du dernier crux d’Alpha Gamma, révélant de nouvelles prises permettant de faire ce passage plus facilement. De plus, l’équipement de la nouvelle sortie rendait maintenant gênant l’utilisation d’un excellent repos qui servait à se refaire complètement avant le dernier crux, celui-ci étant clairement en ligne avec la nouvelle voie. Lorsque le rocher était vierge, traverser loin à gauche pour gagner un repos était logique, mais avec la nouvelle voie, cette pratique devenait moins intéressante, d’autant plus que la perspective d’un enchaînement ininterrompu d’Alpha Gamma et Scorecard devenait particulièrement intéressante.

Toujours dans le dernier crux de Scorecard (5.13d) à Orford.

Toujours dans le dernier crux de Scorecard (5.13d) à Orford.

Depuis 2012, Alpha Gamma a vu plusieurs ascensions, avec et sans le dernier repos, et les méthodes se sont tranquillement améliorées afin d’incorporer les nouvelles prises dans le crux final. Anciennement un crux de réglettes surmonté d’un jeté puissant à partir d’une prise minuscule vers une pince plate loin à droite, suivi de mouvements déstabilisants et difficiles sur une dalle suspendue visant à traverser vers une grosse corne loin à droite, il est maintenant possible de tirer plus fort sur la minuscule réglette afin d’aller attrapper un plat à gauche et se rétablir sur la dalle en ligne droite. Cette version plus directe du crux est donc un peu moins soutenue qu’avant.

De plus, la section initiale de Scorecard (La Vie) se grimpait anciennement en moulinette, parce que les plaquettes, qui étaient installées beaucoup trop à droite des prises, étaient impossibles à clipper dans la séquence. Un rééquipement de cette section en 2015 lui a donné une nouvelle vie, avec la possibilité de finalement la grimper en tête, lui ajoutant également la difficulté supplémentaire de devoir clipper en plein milieux du passage le plus difficile.

Avec l’ancien repos, Alpha Gamma devrait être considérée 5.13b difficile ou 5.13c facile, alors que sans le repos, elle devient 5.13c difficile. Quant à Scorecard, elle n’avait pas été refaite avant l’ascension d’Annie, qui l’a enchaînée sans l’ancien repos. Elle peut être considérée comme la combinaison d’un départ puissant et soutenu (une 13a d’environ 20 mouvements), suivi d’un excellent repos et d’une 5.13c d’une soixantaine de mouvements pour laquelle l’enchaînement se joue tout en haut dans un ultime passage demandant puissance et précision. La version actuelle est définitivement plus difficile que celle qui avait été grimpée à l’époque et représente un défi d’endurance considérable, fortement différent de l’ancienne version. L’ascension d’Annie devrait donc être considérée comme la première de la version moderne de la voie.

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