Souffle Court: Une nouvelle 5.14a au Sanatorium

Olivier Turgeon dans Souffle Court (5.14a) - Photo: Catherine Vaillancourt

Par Olivier Turgeon

Avant de commencer, c’est comment le Sanatorium, pour ceux qui n’y sont jamais allés?

Le Sanatorium est surtout connu pour son gros mur déversant à 20 degrés avec des voies en 5.13 et 5.14, mais c’est tellement plus que ça! Il y a plusieurs belles voies dans le 5.12 et quelques voies comprises entre 5.9 et 5.11. De plus, si on aime les longues voies légèrement déversantes, c’est à L’Aile Ouest que ça se passe! Il faut marcher 20 minutes de plus pour s’y rendre, mais les voies sont à couper le souffle! Pour décrire le rocher, je dirais que c’est une forme de gneiss de moins bonne qualité que celui du Lac long, mais le feeling d’escalade est plus granitique, plus texturé en tous cas. J’aime dire que même si la qualité de la roche n’est pas exceptionnelle, la qualité des mouvements l’est. J’adore l’ambiance qui règne à la base de la paroi. Le gros pan coupé au couteau qui trône fièrement dans le milieu de la forêt mature m’impressionne toujours.

Bravo pour ton enchaînement en de Souffle court (5.14a)! Peux-tu commencer par me parler de son histoire?

En 2014, après avoir fait la première ascension du Patient (5.14a), j’avais l’impression que toutes les voies « dures » avaient été équipées au Sanatorium. Un an plus tard, Denis Mimeault, m’a fait réaliser que l’arête de droite du pan principal qui n’avait pas encore été équipée et qui avait potentiellement assez de prises pour que ça passe. En fait, cette ligne était tout aussi évidente que les autres, il fallait simplement avoir la motivation de l’équiper pour la voir naître! En 2016 j’ai mis 5 plaquettes et un relais et je l’ai essayée un peu. J’étais loin de me douter à l’époque que ça allait être une histoire qui durerait 8 ans!

Décris-moi donc Souffle court (5.14a).

C’est une voie de 18 mètres en arête dans laquelle les 15 premiers mètres sont particulièrement soutenus. Il n’y a pas d’apéritif, ça commence avec le plat principal dès le premier mouvement : on doit dynamiser dans une fissure horizontale. Le repas se termine à la dernière dégaine avant le relais. En tout, les 15 premiers mètres comptent plus d’une vingtaine de mouvements, tous compris entre V3 et V9. La particularité de la voie est qu’on est continuellement en gainage, la main gauche est sur de mauvaises prises ou des réglettes et la main droite est sur l’arête arrondie que tu dois serrer fort en cherchant la texture dans la roche. Parfois la main droite doit lâcher l’arête brièvement pour aller chercher des petites prises sur le pan principal en utilisant un talon droit qui t’empêche de basculer. J’ai justement appelé la voie Souffle court à cause des blagues qu’on faisait entre nous en mimant notre respiration saccadée pendant la grimpe parce que nos abdos étaient trop engagés pour respirer normalement! Ça m’a pris quelques journées pour réussir tous les mouvements et je dois dire que j’ai eu parfois plus de difficulté à trouver comment faire les clips à cause des talons précaires que j’utilisais. Si j’avais à décrire la difficulté, je dirais qu’il y en a trois crux. Le premier est juste après avoir clippé la 2e dégaine et est selon moi le plus dur (V7-8-9?). Ma séquence implique de prendre une inversée main gauche et de placer un talon précaire pour aller chercher à bout de bras une prise affectueusement appelée « la peanut ». Le deuxième crux (V7-8?) à la 4e dégaine implique un mouvement dynamique sur un mauvais sidepull, demande beaucoup de précision et draine le peu de gainage qui reste. Après ça, il reste le crux d’enchaînement : 7 autres mouvements sur des réglettes qui peuvent jouer des tours. En tout cas, elles m’ont fait chuter un nombre phénoménal de fois!

Photo: Catherine Vaillancourt

Tu dis que ça t’a pris plus de 200 essais sur 8 ans ça semble beaucoup pour un projet, tu peux me parler un peu de ton processus dans la voie.

Quand je l’ai équipée en 2016, je l’ai essayée plusieurs fois pour l’apprivoiser. En 2017, je l’ai laissée aller un peu pendant quelques années puisqu’on s’est mis à faire plus de bloc en famille par simplicité. J’avais la satisfaction d’avoir fait tous les mouvements, mais les mettre tous ensemble me semblait vraiment loin. L’enchaînement allait me demander du temps et de l’énergie et j’avais un enfant de 1 an à l’époque. Je suis retourné quelques fois en 2018 et en 2019, mais sans jamais m’investir complètement.

Avec la pandémie et les gyms d’escalade fermés ou partiellement ouverts, je cherchais des occasions de grimper dehors et je pense que c’est là que j’ai recommencé à grimper plus au Sanatorium. J’en ai aussi profité pour équiper des nouvelles voies à L’Aile Ouest comme Déconfinement (5.11a) et j’ai aussi grimpé une variante exceptionnelle que j’avais dans l’œil depuis un bout : Dysmorphophobie (aka La diagonale du fou). Un 5.12c trad qui saura rassasier les « tradeux » à la recherche de défi digne de ce nom!

En 2021 et 2022, j’ai commencé à donner des essais d’enchaînement encourageants et je l’ai grimpée avec des amis qui ont trouvé des améliorations dans la séquence et d’autres qui ont brisé des prises et qui m’ont fait reculer dans la séquence! Haha. À l’automne 2022, j’ai commencé à faire des one hang régulièrement et je battais mon high point un mouvement à la fois jusqu’à ce que je dépasse le deuxième crux de quelques mouvements. Plus je la grimpais, plus je l’aimais, mais plus je mesurais que l’enchaînement tenait à un coup de chance. Au printemps 2023, j’ai mis beaucoup d’énergie et de temps dans l’espoir de l’enchaîner, mais je tombais encore deux mouvements après le 2e crux sans jamais battre mon high point. J’ai égalé mon high point certainement plus d’une vingtaine de fois. Aussi en 2023, j’ai appris que je n’étais pas le seul qui travaillait la voie, il y avait aussi Félicien Roy qui l’avait dans la mire. On se connaissait un peu, mais je connaissais surtout le fait qu’il grimpait les 5.14 pour déjeuner. C’était comme si on m’avait annoncé qu’il était trop tard, que j’avais instantanément perdu le FA de la voie.

À l’automne 2023, on a grimpé ensemble et on a partagé ensuite une histoire d’amour avec la voie. Un genre de triangle amoureux d’escalade, haha! C’était super de partager ces moments de non-compétition amicale : on s’encourageait, on partageait nos progrès, nos betas, nos déceptions. Il y a même certains moments où j’ai souhaité que Féli enchaîne le projet avant moi pour enlever la pression que je me mettais moi-même d’avoir le FA. Je dois dire qu’on la voulait vraiment tous les deux et on a étiré la saison 2023 comme jamais j’ai pensé pouvoir étirer une saison. La pluie, la neige, la glace, rien ne semblait nous arrêter. J’ai eu également la chance d’avoir des partenaires d’escalade incroyablement motivés à m’accompagner, même quand ça semblait de la folie d’aller grimper dehors. Ma blonde va aussi se souvenir longtemps de cette saison-là et je la remercie encore de m’avoir laissé partir beaucoup trop de journées à faire des aller-retour dans la Vallée Bras-du-Nord pour revenir bredouille. J’ai également pu mesurer de nouveau à quel point la voie était à ma limite, car j’ai fait un nombre d’essais impressionnant dans lesquels je tombais un peu plus haut ou un peu plus bas, sans jamais comprendre totalement ce que j’avais fait de mal. Des journées où je me sentais bien et je grimpais mal et des journées où je ne me sentais pas particulièrement bien, mais où j’avais eu de bons essais avec ou sans les conditions optimales de grimpe. On rigolait sur l’idée qu’il fallait simplement que les astres s’alignent pour que l’enchaînement se produise.

J’ai terminé la saison 2023 avec Féli le 19 novembre, bien sûr, avec un petit goût amer de ne pas l’avoir enchaîné, mais surtout, je me souvenais qu’à chaque essai, on capotait ben raide sur la ligne et la qualité des mouvements. Après une semaine, j’avais déjà hâte d’y retourner.

Au printemps 2024, je suis retourné 3-4 fois assez motivé de l’enchaîner pour de bon. J’allais au Sanat avec l’objectif d’ouvrir de nouvelles voies plus faciles et si les conditions étaient bonnes cette journée, je donnais un essai ou deux pour me remettre les mouvements dans les doigts sans toutefois me fatiguer. J’ai eu un flash un moment donné de changer mon beta après le deuxième crux. Ce beta, inspiré de la séquence de Félicien, s’est avéré la clé puisque le 4 mai dans la même journée, j’ai battu mon high point et j’enchaînais l’essai d’après! J’étais tellement content… on me voit crier dans le vidéo, une sorte d’explosion de joie incontrôlable. Du haut de mes 43 ans, après 8 ans de travail, plus de 200 essais, je peux dire que la satisfaction d’enchaîner un projet est proportionnelle à l’effort et l’engagement que tu y mets pour réussir.

Quels sont les prochains projets pour toi?

On part en Afrique du Sud cet été pour faire du bloc à Rocklands! Avant de partir, j’aimerais compléter l’ouverture de voies qui a été entamée avec quelques ouvreurs/équipeurs motivés dans un petit secteur nouveau du Sanatorium qui s’appellera La droguerie. Les voies vont être plus courtes et plus faciles. Il y a déjà une belle 5.9, une 5.10+ et d’autres voies ouvertes par Jeff Beaulieu et Daniel Morin. Il y a aussi d’autres voies qui sont en ouverture à L’Aile Ouest. C’est un renouveau qui me motive beaucoup, car ça me permettra de faire grimper toute la famille. Mathieu Gosselin et moi avons même commencé à faire participer nos enfants à l’ouverture de voies. Ils jumarent, brossent et font tomber des blocs de roches (avec la supervision d’un adulte!!!). Ils trippent ben raide, c’est cool. Il va falloir que les grimpeurs jettent un coup d’œil à la nouvelle mouture du topo que je vais finaliser cet été quand les voies seront toutes ouvertes et prêtes à grimper. Je pense qu’on va doubler le nombre de voies par rapport à ce qui se trouvait dans la version originale du topo de mai 2014! Et bien sûr, je n’ai pas trop attendu et j’ai déjà placé des bolts dans un nouveau projet qui va passer entre Quarantaine (12d) et Le Patient (14a). Ça risque d’être 5.13+, mais j’espère que ça ne prendra pas un autre 8 ans pour l’enchaîner celle-là! Haha!

Pour les gens qui veulent aller au Sanatorium cet été quels seraient tes conseils et tes suggestions.

Premier conseil : s’il y a une file d’attente dans votre projet Peste blanche (5.13a), il y a Quanrantaine (12d) et Erreur de Jeunesse (12c) qui sont vraiment belles et qui sont juste à côté. C’est vraiment correct de vouloir faire sa première 5.13a, mais en même temps s’il faut choisir entre grimper ou attendre 2 heures entre ses essais, mon conseil est choisir de grimper!

Deuxième conseil : Allez grimper à L’Aile Ouest! Cette paroi est vraiment sous-estimée et sous-exploitée par les grimpeurs. Elle est grandiose, la roche est meilleure qu’au Sanatorium et si vous voulez grimper votre première 5.13a, il y en a une magnifique qui vous attend : Scaphoïde. C’est 32 mètres d’escalade légèrement déversant et de grande qualité exceptionnelle. Je pense que toutes les voies comprises entre 5.10+ et 5.13b sont belles et valent le petit 20 minutes de plus de marche.

Dernier conseil : L’accès à l’escalade au Sanatorium est précieux, alors respectons les règles. Il y a essentiellement deux choses à respecter. Il faut payer un droit d’accès à la ZEC de 12$ par voiture. La passe annuelle coûte 120$. Il faut respecter l’interdiction de grimper durant la période de la chasse dont les dates sont différentes d’une année à l’autre. Habituellement, les grimpeurs se partagent l’information sur les réseaux sociaux et on peut aussi s’informer à la directement à la ZEC Batiscan-Neilson.

Photo: Catherine Vaillancourt

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