Stéphane Lapierre

Depuis combien de temps grimpes-tu et qu’est-ce qui t’a emmené à la grimpe?

Le premier livre que j’ai lu seul, c’est Tintin au Tibet, à Noël 1974. J’avais 5 ans. C’est là que j’ai commencé à rêver aux montagnes. En 1982, il y a eu la première expédition canadienne à l’Everest. Beaucoup de pub autour d’une expé somme toute assez banale (comme la plupart des expés à l’Everest d’ailleurs) mais qui m’a démontré qu’il n’y avait pas que des héros comme Tintin qui pouvaient grimper des montagnes. Le rêve de ti-cul que j’avais est devenu réalité quand j’ai suivi mon premier cours d’escalade, à 13 ans. J’ai surtout grimpé au Pilône puis au Champlain (je demeurais à Québec) avec quelques rares sorties à Stoneham, Saint-Urbain et Saint-Siméon (à 13 ou 14 ans, t’as pas trop de sous?. En 1985, j’ai rencontré François Roy qui grimpait déjà fort en rocher. On est devenu compagnons de cordée et, assez vite, mon niveau a augmenté. Je me suis mis à fréquenter Val-David, les Gunks, etc. mais on était surtout actifs dans Charlevoix. En 1986, j’ai rencontré Francis Côté qui grimpait déjà fort en glace. On s’est mis à grimper ensemble et, assez vite, mon niveau en glace a aussi augmenté. Avec François et Francis, on ne s’est jamais perdu de vue depuis malgré que l’on vive un peu moins souvent des aventures ensemble maintenant.

On te connaît beaucoup pour la glace, mais tu pratiques aussi la grimpe sur rocher n’est-ce pas? Tu préfères quelle discipline (entre la roche et la glace) et pourquoi?

Oui, je fais du rocher. En fait, si je vivais dans une région où les belles grandes voies de rocher abondent, je suis pas certain que j’aurais fait autant de glace. Le contact direct avec la roche est tellement agréable.

Ce que j’aime à propos de la glace, c’est la simplicité quand t’ouvres une voie. Tu peux être en terrain vierge et  » juste grimper « . Pas de terre dans les fissures, pas de lichen à brosser. C’est simple de partir d’en bas et de te rendre en haut. Pas besoin de perceuse ou de brosse de métal. Tu peux jouer à l’explorateur moderne simplement.

Le type d’escalade que je préfère, c’est au-dessus de la limite des arbres, sur du beau rocher en suivant de temps à autre de minces veines de glace, bien protégeables avec des coinceurs.

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Tu es le co-auteur des deux tomes du Guide des Cascades du Québec. Le denier tome a demandé une bonne dose de travail n’est-ce pas?

Ça nécessite de passer beaucoup de temps à contacter des gens et à recueillir des infos. J’ai ainsi connu des gens que j’apprécie beaucoup même si, parfois, je ne les ai jamais rencontrés : Bernard Gagnon, Nicolas Rodrigue, Alain Couture, Jean-Claude Néolet et toi entre autres. Certains sont devenus des amis. Quand on écrit un guide qui couvre tout le Québec, il faut faire confiance à tous ces contacts puisque c’est impossible de tout vérifier, de visiter tous les coins. Donc tu ramasses des infos pendant quelques années (la partie l’fun) puis tu passes un an et demi à combiner tout ça (la partie moins l’fun) pour en faire un tout homogène et consistant en essayant de couper tous les sites qui sont interdits. La partie l’fun n’est toutefois jamais finie. Je suis certain qu’il y a plein de grimpeurs que je ne connais pas (et que je ne peux donc pas contacter) qui ont des commentaires constructifs à faire sur le guide : des voies oubliées, des premières inadéquates, etc. Sans commentaires constructifs, on ne peut s’améliorer. J’espère que les mises à jour annuelles disponibles depuis peu en ligne vont encourager les gens à faire circuler les infos qu’ils possèdent et à me contacter pour corriger les erreurs.

Avant qu’Internet soit aussi populaire, travailler sur le guide m’a aussi permis d’avoir des infos privilégiées et de répéter certaines lignes qui étaient encore  » chaudes  » de leur première ascension. Un des très bons côtés du travail d’auteur. 😉

Travailler sur le guide m’a aussi amené à travailler sur le problème des fermetures de sites. Le dossier de l’accès aux sites est très lourd parce que ce sont toujours des négociations individuelles à recommencer. J’espère que les prochaines années verront des solutions simples émerger et qu’en attendant, les grimpeurs comprendront que les propriétaires ont le droit de jouir de leur terrain (même s’il comprend une paroi ou une cascade) comme bon leur semble.

En consultant le guide en question, on remarque que tu as ouvert beaucoup de voies au Québec. Laquelle est la plus mémorable et pourquoi?

Laquelle? Je préfère répondre à « lesquelles? ». Les plus mémorables sont associées à des journées où, en me couchant, j’avais un grand sourire de satisfaction. J’avais repoussé mes limites, mais sans sentir que ça risquait de déraper du mauvais côté de la « mince ligne ».

  • Il y a Gaston et mademoiselle Jeanne (180 m, 5.7 et WI4+ à l’ouverture) au Gros Bras, un rêve d’ouvrir une nouvelle voie  » alpine  » à 16 ans (1986). On est sorti dans la tempête.
  • Le Fruit de la passion (200 m, M6), aussi au Gros Bras (1994). C’était, je crois, la première grande voie québécoise gravie avec des coincements et des crochetages de piolets. J’adore ce type d’escalade : bon rocher, bonnes fissures, assez bonne pro, un peu de glace…
  • Les Elles du délire (320 m, 6), dans la vallée de la Jacques-Cartier (1991), et la Grande voie de la petite Léa (200m, 5, M4), dans le parc de la Gaspésie (2004). Deux voies assez dures, loin de la route et qu’on découvre seulement après avoir espéré qu’elles existent. Dans ces deux voies, les dernières longueurs sont mémorables. Des beaux cadeaux.
  • Ad Vitam Aeternam (58 m, 5+) à Gros-Morne (2001), Petite Aude (48 m, M6) dans le parc de la Gaspésie (1998) et Petite Ève (95 m, 5+) à Mont-Saint-Pierre (1995). Trois voies qui ont nécessité que je repense MA façon de définir ce qui est possible en glace mince malgré les cotations qui peuvent sembler modestes par rapport aux cotations actuelles et même de l’époque.
  • Il y a aussi toutes les tentatives dans des voies qui sont par la suite devenues de grandes voies sous la plume de grimpeurs plus talentueux. Je pense surtout à la Ruée vers l’or (350 m, 6, M7+), dans la vallée de la Malbaie (la voie la plus grandiose de la province selon moi) et à Moby Dick (190 m, M7, 5+), à Percé.

 

Récemment, tu as été victime d’une bonne grosse chute en glace. Parle-nous de cette expérience et des séquelles (s’il y en a) de celle-ci.

Ce n’est pas tant la chute de 20 m qui m’a affecté. C’est plutôt les 50 tonnes de glace que j’ai fait s’écrouler d’un seul coup de piolet alors que rien ne laissait présager que la structure de glace puisse être aussi fragile. Ça m’a rappelé qu’on ne choisit pas le jour de sa mort. Après un mois de convalescence, j’ai recommencé à grimper?avec une pointe de crainte à chaque coup de piolet. Après un autre mois, les cops de piolet ont repris de l’assurance et j’ai réussi quelques trucs un peu durs en tête. Le corps est bien remis, mais il y a encore quelque chose qui n’est plus tout à fait comme avant. C’est encore assez frais.

Des faits cocasses à partager avec nous ?

Je rêvais du lac Walker depuis un bout de temps. J’étais presque certain d’y trouver de superbes lignes de glace. En 2003 le jour où on y arrive enfin, c’est l’euphorie. Le Jackpot ! On se met donc à gravir la plus longue ligne du secteur. Longue ligne de glace étroite sur une grande paroi. Il fait beau. La vie est belle. Puis, à la dernière longueur, Francis crie :  » Il y a un trou de vis Tab ?%# ! « . Je reste incrédule. Comment pourrait-il y avoir un trou de vis dans ce coin de pays perdu ? Mais oui. C’était bien un trou de vis. Et au sommet, il y a avait bien une sangle avec les initiales de André Laperrière. Il était passé dans Mamuitum (280 m, 5) avec Frédéric Pelletier deux semaines avant nous alors que les voies étaient là, vierges, depuis des siècles. Synchronicité ?

Au Maroc, en février 2007, j’étais à Taghia et la météo n’était vraiment pas bonne. On n’y a pas grimpé ce que l’on voulait grimper, mais on a passé une semaine très dépaysante dans ce tout petit village de montagne. Un soir où Francis s’était couché très tôt, j’ai ainsi passé une soirée magique à faire des dessins et à montrer quelques trucs d’origami à des petits marocains bien sympathiques (ils n’ont habituellement pas accès à des crayons et du papier). Ça a fait du bien au papa en moi.

Autre trip où j’ai pas autant grimpé que prévu, en 2005, avec François. Après 30 km d’approche en kayak de mer sur un lac de la Côte Nord pour faire un gros mur de rocher, il y avait tellement de mouches que j’ai failli devenir fou de toujours les entendre. Pas facile de rester une heure à un relais entouré de milliers de mouches qui te bourdonnent dans les oreilles sans capoter un peu. Au bout d’une semaine, on est revenu avec un maigre bilan de quelques tentatives avortées après une ou deux longueurs sur la grosse paroi, une petite voie de 55 m en 10+ et une chute d’eau gravie en solo tout nu en 5.0 (c’est le seul endroit où les mouches noires et les maringouins n’osaient pas venir nous piquer). Tout de suite après être sortis du bois, on est allés faire du bloc à l’embouchure de la rivière Mistassini et ce fut tellement agréable de grimper sans le bourdonnement. BBZZZZZZZZZZZZZZZ On a fait plus de beaux mooves en deux heures que dans toute la semaine précédente.

Ta plus grande inspiration en grimpe?

Ce qui m’inspire, c’est d’avoir un projet. Un bloc dur, une voie à enchaîner ou une ligne de glace magique. Ce qui m’inspire encore plus, c’est d’avoir un projet partagé avec un ou plusieurs vieux copains.

Des conseils pour les néophytes qui piochent de la glace pour la première saison de leur vie ?

La première fois que j’ai grimpé avec Guy Lacelle, en 1990, j’ai compris que grimper de la glace, ce n’est pas de piocher dessus. Planter un piolet ou une pointe de crampon est beaucoup plus subtil et n’a rien à voir avec du vargeage. Pour gagner un peu de cette subtilité, il faut grimper, grimper et encore grimper. Dans tous les types de condition. Dans tous les froids. À plein d’endroits. Il faut apprendre à être à l’aise en tête à un certain niveau avant de passer au niveau au-dessus, car mettre une vis est nettement plus long que de clipper une bolt et que les chutes en glace sont souvent plus sérieuses qu’en rocher. Si en plus vous voulez faire des gros trucs, trouvez-vous un copain qui partage les mêmes objectifs et collez-lui au cul. Développez-vous à deux. Une équipe soudée est nettement plus forte que deux grimpeurs qui se rencontrent à peine.

Tu rêves d’aller grimper quoi et où ?

Des murs de rocher magnifique de 100 à 1000 m de hauteur dans des environnements dépaysants, avec des lignes naturelles (fissures et/ou glace), loin des foules de grimpeurs et où la retraite n’est pas trop compliquée en cas d’échec. Près de chez nous, il y a plein de murs de Charlevoix, de la Côte-Nord et du Saguenay où je n’ai jamais mis le chausson ou le piolet et où j’aimerais bien aller. Je pense aussi à des endroits plus loin où la météo est bonne (pour ne pas perdre tout un voyage à attendre). Il y a la Corse, tous les déserts d’Afrique, d’Amérique et d’Asie, le nord du Chili, etc.

Je rêve aussi de continuer à gravir des petits sommets pas trop techniques avec ma blonde et mes trois filles. J’adore être avec elles. À 6 ans, Léa a déjà quelques randonnées de plus de 15 km derrière la cravate et gravi quelques sommets de près de 3000 m.

Tu ne pars en paroi jamais sans quoi ?

Je ne pars jamais sans l’envie de rentrer à la maison.

Top 5 Parois

Près de chez moi, Canada, Québec
Toutes ces petites parois et ces gros blocs à deux pas de la maison qui permettent de maintenir la forme : je parle ici du Champlain et du Pilône à Québec, de la Matanaise à Matane ou des blocs (de rocher et de glace) disséminés dans les gyms, sur les plages et dans la forêt entre Saint-Fabien-sur-Mer et Les Méchins. C’est pas les aiguilles de Bavella ou même le lac Long. Rien d’exceptionnel, mais des trucs importants pour moi. Si seulement ils pouvaient être dix ou vingt fois plus haut !

Gros Bras, Canada, Québec
LA montagne qui m’a fait rêver le plus à mes débuts. J’y ai tracé plus d’une douzaine de nouvelles voies et variantes en glace, en mixte et en rocher. Entre autres le Miroir du nord (11+) en 1986, ma première grande ouverture en rocher (avec François), et les voies de mixte mentionnées plus haut.

Massif du mont Blanc, France et Italie
J’y suis allé trois fois. Un rocher incroyable. Des voies mixtes légendaires. Même des petits coins où l’on peut être tranquille.

Face Ouest du mont Saint-Pierre, Canada, Québec
Des voies mixtes d’une dizaine de longueurs où on a le temps de s’imprégner de la montagne et de la mer. C’est un peu les  » Rocheuses  » gaspésiennes. Beaucoup de longueurs assez faciles pour aller vite (c’est-tu assez plate de geler aux relais ?) mais une ambiance incroyable, même dans les grades 2. Dommage que le rocher soit si mauvais.

Saint-Fabien-sur-Mer, Québec, Canada
Une paroi de calcaire de 60 m de hauteur. Une cinquantaine de voies. Des trous. Du rocher gris très adhérent. Une vue incroyable sur la mer. Un site malheureusement interdit à l’escalade depuis plusieurs années, mais où j’ai passé de très beaux moments.

Top 5 Voies

Great Ridge sur la Face du lion, Anti Atlas marocain, 5.9 de 800 m de dénivelé
Une belle voie de désert gravie avec Francis en 2007. Une longue arrête technique qui passe par quatre sommets distincts. On n’a pas fait le 4e sommet (on est parti tard) et une erreur à la descente nous a séparés dans la noirceur (sans frontale). Excellent rocher un peu run out. On a évité le bivouac de justesse et j’ai pu prendre mon avion le lendemain.

Big Bang, au-dessus du barrage de Bersimis 2, sur la Côte-Nord, 10+ de 400 m
Fait avec François en juillet 2003. La plus belle grande voie que j’ai faite au Québec. Au centre, six ou sept longueurs semblables à la plus belle longueur de la Tâche blanche. Superbe ouverture par André Laperrière et les frères Lemieux. On a ouvert une variante de sortie en fissure en 11-.

Les Aventuriers de la Muraille perdue, sur la Muraille dans le parc des Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie, 12+ de 170 m
Ma plus dure ouverture en rocher dans une longue voie. Ouverte du bas. Beau style. Bon genre. Fait avec François en 1997. Seulement trois bolts dans toute la voie.

Face nord de Droites (la voie Jackson), Massif du mont Blanc, WI4+, 5.8, 1200 m de dénivelé
La première et la plus grande face technique que j’ai gravie. Dans le haut, on sent que la retraite pourrait être compliquée (je n’ai jamais pu m’habituer à ce feeling de souricière que me donne les très grandes voies). L’arrivée au sommet, au coucher du soleil après 19h00 d’escalade, est un souvenir mémorable. Mon premier bivouac, à 4000m. Faite avec Xavier Mennessier en 1989.

Voie normale du Toubkal, Haut Atlas marocain, 4167 m
Un 4000 m fait avec mon père qui n’avait jamais tenu un piolet avant. Une randonnée sur neige assez facile jusqu’au toit de l’Afrique du Nord. Une belle petite  » expédition  » de trois jours. Beau trip père-fils fait à l’hiver 1988.

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