Tous les détails sur La Voie des Félins (M7+, WI7, 5.10+, 260m)

On ne sait pas si Serge-Alexandre crie de joie ou s'il a les mains gelées - Photos: Louis-Philippe Ménard

Par Louis-Philippe Ménard

Serge-Alexandre Demers-Giroux et moi avions planifié un petit voyage sur la Côte-Nord pour notre traditionnel « trip » de glace annuel. L’an dernier, nous sommes allés visiter le très profond bois du nord du Lac-Saint-Jean, très au Nord de Dolbeau, précisément au Lac aux Foins le long de la rivière Mistassibi. Personne n’en a entendu parler, malgré quelques premières faites là-bas, car ça ne s’est pas très bien terminé avec même ma première expérience d’hypothermie! …mais ça, ce sera une autre histoire. Je t’en parle ici, car l’idée d’aller grimper sur le réservoir Sainte-Marguerite, avec son approche plus raisonnable et de revenir tous les soir dormir dans une maison bien au chaud, nous plaisaient bien!

Bref, pour ce premier voyage à Sept-Îles sur la Sainte-Marguerite, j’avais mes objectifs sur une variante de L’Appartement qui me fait rêver depuis que Mathieu Péloquin m’a envoyé les photos de leur ascension avec Sam et Erwan en 2005. Variante, parce qu’avec les clichés de JF et Stas, qui sont allés y jouer cette saison, j’ai vite compris qu’un immense bloc de la grosseur d’un autobus avait quitté l’arrêt avant qu’on puisse y monter! Je me disais qu’une possibilité existait probablement par la gauche, quelque chose de moins aérien, mais certainement plus engagé…

Dans tous les cas, je n’ai même pas eu le temps de vérifier, qu’à l’approche du mur en motoneige avec Serge-Alexandre, deux rideaux recouvrant partiellement le haut de l’extrémité droite de la falaise (environ 300m à droite du Pilier Simon-Proulx) accrochent mon œil. Ne voyant pas de quoi est fait le terrain pour s’y rendre, on décide aussitôt d’aller voir de plus près. Une cassure évidente se présente et j’imagine un itinéraire probable jusqu’à une vire de neige qui coupe la falaise en son premier tier et à partir d’où j’entrevois un accès direct à l’un ou l’autre des 2 rideaux de glace. On sort les griffes!

Un surplomb et une petite traverse précède quelques placages de glace minces réfugiés dans une cheminée d’une trentaine de mètres. J’atteins celle-ci sans trop de difficulté, mais elle est coiffée d’un toit qui sera vraisemblablement mon crux. Qu’à cela ne tienne, la protection plutôt bonne me fait progresser. En prime, je réalise vite que je peux m’appuyer le dos contre la paroi opposée pour m’économiser, mais je peine à voir comment m’extirper du foyer et m’établir au-dessus du ressaut. Le dernier placage de glace n’atteint pas la sortie et au-delà, les prises de pieds semblent inexistantes. Le doute s’installe, mais malgré la faible sécurité d’ancrage d’une seule dent de lame dans le mince filet, je me résous à la force, crinque et barre ma gauche en tentant de trouver accroche au-delà du toit avec ma droite. Je n’y trouve que la chute et l’élasticité de ma 7.7mm me ramène tout en bas de la cheminée.

En chat échaudé qui craint l’eau froide, je ne suis plus aussi sûr de mes moyens, mais reprends tout de même confiance et regrimpe jusqu’à mon point haut pour tenter cette fois une approche un peu plus en finesse. Je trouve assise au-delà du toit, monte mon pied droit haut dans une fissure horizontale et fais le pas de chat en enjambant avec le gauche pour m’établir sur une dalle enneigée se présentant devant moi. À mon soulagement, je déniche une bonne pro et un peu plus loin, plus une camau harnais, mon fidèle Spectre protègera le dernier pas insécure.

À son tour, mon compagnon décide plutôt de recourir au combat corp-à-corp en empoignant la saillie du toit directement avec les mains et me rejoint, fier d’avoir enchaîné en libre.

Sans vraiment de glace en vue, cette longueur ne se présente pas si évidente qu’aperçu de la base, mais sans hésiter, Serge empoigne l’attirail et prend le lead de la seconde longueur comme s’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Je lui indique qu’il doit suivre la première faiblesse de la paroi qu’il rencontrera à sa droite si on veut éviter une dalle douteuse et très certainement improtégeable, pour accéder à la vire de neige évidente au tier-mur. Celle-ci sera notre accès aux plaisirs givrés situés plus haut.

La corde me file entre les mains de façon continue jusqu’à ce que Serge s’engage dans la faille de droite. À partir de là, on passe en mode millimétrique. Je comprends qu’il n’y aura pas de longueur facile sur ce mur. Sans que je ne puisse l’entendre me dire de prendre à sec, la corde se tend devant moi et je l’aperçois finalement tendu au bout du fil. Il me lance un : « Tu veux t’essayer…? »

À mon tour devant l’obstacle, je comprends que mes piolets ne me seront d’aucune utilité. Une fissure à main/poing est l’unique faiblesse scarifiant le mur bombé devant moi. Je songe même à retirer mes gants, mais à peine 2 jours ont passés depuis la journée la plus froide de l’hiver et le mercure est frôle encore les -20°… Je fais avec les gants et attaque la fissure 4 pattes dedans. J’étire la jambe pour profiter d’une petite prise verticale qui me procure l’appui suffisant à surpasser la portion déversante. Je miaule de victoire arrivé au relais, mais réalise vite qu’on a mis un temps de fou à passer seulement les 2 premières longueurs. J’aperçois le soleil bas et sens l’empressement de faire vite pour la suite de l’escalade. Serge se bat à son tour afin de faire honneur au style et me rejoint sans chute. Je suis dans l’empressement de poursuivre, mais mon acolyte me raisonne vite sur l’avancement de la journée et du peu de clarté qu’il nous reste. La nuit, tous les chats sont gris! On décide de fixer les longueurs durement gagnées avec nos cordes doubles pour revenir rapidement à notre point haut le lendemain.

L’adage « Send the fat guy first » ne tient pas dans ces conditions. Plutôt « Send the light guy first » lorsqu’il s’agit de jumarrer sur une 7.7mm simple… Fort de sa corpulence, Serge se discrédite et c’est donc moi qui hérite de ce « privilège ». Je vous avoue que dans ces conditions, je passe comme un chat sur la braise!

De la vire enneigée, une traverse nous mène au pied d’un éperon rocheux dont on s’imaginait un accès facile à rejoindre la base des coulées de glace. C’est plutôt un contrefort gardé d’une immense cheminée (une autre…) qui se présente devant nous.

Après un essai infructueux, Serge me laisse le lead. J’hésite entre quelques options sur le flanc de l’éperon qui me semblent moins intimidantes, mais au fond de moi, je sais très bien que l’accès le plus direct et logique se dresse devant moi. Le rocher est d’une qualité incroyable. Compact, solide, raide et surtout propre et exempt de tout champignon ou lichen qui caractérise si souvent les falaises du Québec. Je me sens dans un terrain alpin, en haute montagne. Je me sens à ma place et la grimpe prend tout son sens dès que je m’engage et fais corp-à-corps avec le rocher. Ce genre de grimpe, c’est un fourre-tout de tout ce que j’ai appris depuis mes débuts et typique des terrains mixtes en montagne. J’en bave, mais je ‘trippe’ fort! Une bonne longueur de 60m nous amène enfin vis-à-vis et directement sous les filets de glace qui ont si bien attiré notre attention. Enfin on verra bientôt si ça passe.

La ligne de gauche, quoi qu’immédiatement accessible, se compose de plusieurs ressauts discontinus de glace clairement pas en état d’être grimpé. Des sections, très minces, sont déjà transformées et fort probablement délaminées du rocher. Sur la droite, il y a une brèche évidente et il faudra faire une longueur mixte de plus pour évaluer si le rocher nous offrira assez de possibilités pour rejoindre le stalactite de glace suspendu dans le vide. Dans tous les cas, cette section de mur est bien raide et l’ambiance pas banale du tout!

La décision est unanime et Serge s’acquitte bien de la tâche de grimper la longueur mixte nous amenant directement sous la section de glace interrompue. Arrivé à sa hauteur, je suis encouragé par la proximité de la glace, mais abattu par sa qualité discutable et la roche si compact se présentant devant moi. À première vue, notre aventure se termine ici. Crève-cœur après toutes les difficultés surmontées jusqu’ici. Grimper sur du rocher raide et improtégeable pour accéder à un stalactite de glace tout aussi improtégeable relèverait de l’indécence, de surcroit en facteur 2 sur la situation précaire de mon ami.

Je me surprends à regretter le tamponnoir, mais décide tout de même de scruter le rocher devant moi avec des yeux de lynx. Un petit trou attire mon attention. Trop petit pour y insérer quelconque protection, en testant sa qualité avec ma lame, je réalise qu’un caillou y était simplement logé. Une fois retiré, le trou, bien que peu profond, est étonnamment parallèle et accepte bien une petite cam, même 2!

À cet instant, mon esprit, ma tête, aidé par la situation complètement surréelle dans laquelle je me trouve, avouons-le, sont complètement libérés. Je suis présentement sur une des plus belles falaises de la Côte-Nord, j’ai confiance en mes moyens et mon jugement des éléments qui m’entourent. Je suis dans mon élément et il n’y a qu’une chose à faire : grimper.

Quelques pas me suffisent à atteindre la glace du bout de mes lames. Un peu de nettoyage de glaçon superflus me libère le passage, et m’en dit aussi beaucoup sur la qualité de la structure sur laquelle je m’apprête à évoluer. Disons que je devrai être aussi délicat qu’un chat…!

Trop précaire pour grimper le stalactite de front, je trouve emprise à l’arrière, à la jonction entre la glace et la roche, et tape délicatement le plus haut possible dans le rideau avec ma seconde griffe. J’esquive un ‘grille-pain’ qui se détache sur ma gauche et qui rebondi contre mon épaule, mais je suis engagé et implacable. Mon attention est entière et c’est en haut que je m’en vais. Un délicat mais précis placement de pointe de crampons m’installe de façon périlleuse, mais stable sur le la structure de glace. Chaque placement de plus me positionne de mieux en mieux sur le rideau de givre, mais en même temps m’éloigne inexorablement de ma dernière (et seule…!) protection. La glace est toujours trop frêle pour pouvoir accepter la moindre vis, mais je poursuis ma grimpe, en prenant soins de tester chacun de mes placements. Au moment où la coulée s’élargie et où j’anticipe pouvoir y insérer une bonne vis, tout le rideau sonne creux et je comprends qu’il est complètement détaché du rocher. Pourtant, poursuivre mon ascension semble ma meilleure option et mes mouvements sont complètement en accord avec cette logique aussi accablante. J’aperçois une fracture horizontale qui scinde la totalité du rideau et réalise sur quel fragment instable je suis en train d’évoluer. Je me concentre tout simplement à me positionner au-delà de la faille, après quoi je place enfin une petite vis et souffle un peu. La raideur du mur cède enfin à un angle plus confortable et je peux enfin voir les arbres marquant le sommet. Ça passe!

Enfin solidement ancré à une bonne glace épaisse, je reconnecte avec mes autres sens et j’entends enfin le ronronnement du vent dans la vallée. Je ne peux pas le voir, mais dès que Serge s’élance, toutes griffes sorties, j’entends un immense grondement suivi d’un souffle caractéristique d’un énorme impact au sol… Pourtant, la corde ne se tend pas. Je devine que le stalactite s’est fracturé dès que mon second a tenté d’y mettre son poids. Je peux seulement imaginer à quelle force brute il a recours pour passer cette section surplombante sans l’aide de la glace, mais je sais que Serge a ça en lui! Aidé par son orgueil et le désir de compléter l’ascension complètement en libre, les cordes ne se tendent jamais et je l’aperçois enfin se pointer dans mon champ de vision.

« Je ne sais pas si je dois te féliciter ou te lancer un char de marde…! » me cri-t-il dès qu’il m’entrevoit. Mais la camaraderie prend vite le dessus sur l’ivresse que nous a fait vivre derniers instants. On exulte ensemble dès qu’il me rejoint, incapable d’absorber toute l’ascension des 2 derniers jours.

Pourquoi la ‘Voie des Félins’? Le placage final nous rappelait l’aspect d’une langue de chat, mais on trouvait que la ligne avait un caractère très différent et un cran plus sérieux de ses voisins rongeurs (Mulot, Souris, Speedy…) Un clin d’œil aussi à la ‘Route des Baleines’…

Mais surtout, parce que c’était là et que c’était tout simplement dans notre nature de grimper une si magnifique ligne hivernale.
Car après tout, qui est né chat pourchasse les souris!

Le lendemain, on était invité à suivre la trace de Charles Roberge, JP Bélanger et Yan Mongrain sur la basse Moisie pour rejoindre 2 magnifiques lignes de glace: Le Pèlerin sur la droite et L’Orpailleur sur la gauche. L’Orpailleur restait encore inachevé, la colonne finale sonnant un peu trop le tintamarre aux oreilles des 3 glaciéristes d’expérience. Sur place, Serge et moi ne pouvons-nous contenir et on tente un: « ça vous dérange si on essai L’Orpailleur?? » À notre surprise, la réponse est hospitalière et unanime pour nous laisser cette chance, mais on sent un JP tiraillé entre grimper avec ses habituels acolytes ou se joindre à nous. L’invitation ne se fait pas attendre et une fois la bénédiction sincère de son ami Charles, les équipes sont scellées et JP se joint à nous pour la tentative. Après tout nous sommes tous ici pour la même raison et il serait dommage de ne pas avoir finalisé ce projet de longue date après tout le travail et la longue et difficile approche faite par les 3 complices.

C’est donc à 3 que nous grimpons cette majestueuse et architecturale colonne glacée. Après une longueur facile, Serge se charge de la 2e longueur technique en 6 entrecoupée d’un court passage sur le rocher protégé sur bolts. JP et moi en profitons pour faire plus ample connaissance!

J’hérite du fameux pilier suspect que je déguste avec délicatesse. Une colonne complètement en retrait de la paroi, qui situe son grimpeur dans un vide abyssal complètement surréel, mais qui, selon moi, attendra très certainement un gros soleil de mars pour faire le grand saut! Nous sommes tous les 3 en extases au sommet d’une si belle formation.

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