Une saison pas ordinaire

Par Patrick Gagné

C’est à la fin d’une journée d’escalade à Rivière-du-Loup en 2019 que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, Vincent et moi. De loin, je l’ai salué en lui disant « t’es donc ben gêné toi !! ». Eh oui… car c’est sa copine Audrey, tannée de devoir se geler les pieds pour combler le désir de grimpe de son amoureux, qui m’avait contacté sur Escalade Quebec pour lui trouver un partenaire ! Nous avons échangé quelques mots avec la promesse de se revoir pour grimper une fin de semaine. Et c’est lors de cette saison-là (2019 – 2020) que nous avons appris à nous connaitre en grimpant quelques jolies voies.

Vincent habite à une demi-heure à l’est de Québec, alors nous avons convenu d’aller à la découverte de nouvelles voies du côté de son coin de pays. Étant un amateur de multipitch, nous avons essayé de nous trouver quelques longues ascensions. Après avoir grimpé plusieurs belles voies entre Québec et le Saguenay, nous avons fini notre première saison en duo au Lac Willoughby au Vermont, mon terrain de jeu favori, qui n’est qu’à 90 minutes de route de chez moi.

Étant un grimpeur de glace uniquement, j’attends chaque année avec impatience ma saison de glace. Le début de la saison 2020 – 2021 ne s’annonçait pas très prometteur car le temps était trop doux et sans neige jusqu’à la fin du mois de décembre. Pour agrémenter le tout, il a eut de la pluie, la Covid-19, le couvre-feu et toutes les autres restrictions, incluant la fermeture des frontières entre le Canada et les États-Unis. Plus d’accès possibles pour moi aux belles grandes parois du Lac Willoughby. Décidément, l’année 2021 ne commençait pas trop bien pour moi ainsi que pour les autres grimpeurs de glace !

Les déplacements entre régions n’étant pas interdits, je me suis naturellement tourné vers les Hautes-Gorges-de-La-Malbaie pour assouvir ma passion des grandes voies.

Pomme d’or 350m, WI 5+
Pour notre deuxième année consécutive en duo, Vincent et moi avons commencé à grimper le 5 janvier. Comme première grimpe (ma deuxième grimpe de l’année), nous sommes allés explorer la Pomme d’or en sachant très bien que nous n’avions pas encore la forme pour atteindre le sommet. Au pied de la première longueur, nous avons admiré une nouvelle colonne de glace (à gauche du départ normal) qui était magnifique. Nous avons été tentés de faire ce nouveau départ, mais la colonne n’était pas encore idéale et je voulais conserver mon énergie pour essayer d’atteindre le sommet.

Après avoir rejoint le bas de la rampe, fin de la troisième longueur, Vincent et moi avons entendu un énorme éboulement venant de la Ruée vers l’or, accompagné d’un petit nuage de neige. Nous avons continué notre grimpe de La Pomme, avec Vincent en tête jusqu’en haut de la rampe (quatrième longueur). Rendus là, épuisés et vidés d’énergie, nous nous sommes regardés et sans avoir à trop discuter, nous sommes redescendus jusqu’au pied du départ. En arrivant en bas, nous avons été sous le choc de voir une multitude de roches grosses comme des ballons de football éparpillées sur la neige. Un départ plus tardif nous aurait probablement été fatal…

Mon corps de 52 ans ne récupère pas aussi rapidement que j’aimerais, alors le lendemain de notre tentative de la Pomme d’or, j’ai proposé à Vincent (jeune trentaine) d’aller explorer nos prochaines grimpes. Nous avions dans la tête de nous frotter à Hystérie Collective. De la route, on pouvait apercevoir notre future grimpe. Pendant que Vincent observait cette voie, mon regard s’est dirigé vers la gauche sur une paroi de glace que je n’avais jamais vue auparavant. Cette cascade se situe sous les immenses stalactites que les grimpeurs habitués des Hautes Gorges reconnaîtront en entrant dans la vallée des glaces. Je fréquente les Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie depuis plus de huit ans et mon instinct me disait que cette colonne m’était complètement inconnue. Après avoir discuté et convaincu Vincent, nous sommes allés faire une reconnaissance de cette voie qui pourrait être une potentielle première ascension.

Après avoir trouvé le départ de la voie en moins de 40 minutes, nous avons remarqué rapidement la qualité médiocre de la glace. Après un moment à analyser la condition de la glace, nous avons pris la décision de grimper le lendemain matin cette colonne qui, de loin comme de proche semblait assez marginale. Nous avons ensuite poursuivi notre exploration de la journée en allant au pied d’Hystérie Collective.

En grimpant le pierrier d’Hystérie, nous avons croisé Sébastien Morin et sa partenaire de grimpe Mélissa Tremblay. Après avoir échangé quelques infos sur les conditions de glace rencontrées antérieurement et nos futurs projets mutuels, Sébastien m’avait bien confirmé qu’on avait là une première ascension potentielle. Vincent et moi sommes retournés à notre campement avec l’anticipation et l’excitation de pouvoir faire cette première ascension.

C’est pas la Mer à Ciboire, 120m, WI5
La glace de la première longueur était très mince et difficilement protégeable avec des vis. Vincent gravit cette longueur (70m, WI3+) avec seulement quelques pros de roche et fit le premier relais dans une fissure diagonale de roche, quelques mètres sous le départ de la colonne de glace. Du relais, j’ai étudié la suite à venir qui était un amas grotesque de glace en forme de champignons éparpillés ici et là. Marginal en effet ! J’ai alors amorcé cette deuxième longueur avec délicatesse et ce en prévoyant toujours quelques déplacements d’avance. La grimpe était déséquilibrante et de style jeu d’échecs si on ne planifiait pas les prochains mouvements. Rendu au crux de la voie, Vincent me crie, « Pis tu t’amuses ?». Je lui ai répondu (un tantinet anxieux de la suite !) que oui avec un sourire forcé, mais bien concentré. La grimpe n’était pas très physique, mais assez technique. J’étais un peu déçu en sortant du crux que la sortie ne soit pas vraiment aussi soutenue qu’elle ne le paraissait. En préparant le relais sur un arbre, je pensais à la cotation à donner et je penchais pour un 4+. Vincent m’a rejoint et après lui avoir demandé son impression de la colonne, il lui donnait aussi une cotation similaire. Toutefois, en prenant compte de l’engagement nécessaire, des mouvements techniques requis ainsi que la difficulté à protéger, nous avons opté pour WI5.

Du dernier relais (en haut de la colonne), nous avons pris quelques photos d’une sortie alternative possible des Stalactites. Celle-ci est située un peu à droite sur l’autre mur adjacent à celui des Stalactites. Un joli dièdre en mixte. Malheureusement, le manque d’un rack adéquat en protection de roche pour cette sortie nous a fait abandonner l’idée de se lancer à son assaut. Le lendemain matin, j’ai partagé cette première ascension (C’est pas la Mer à Ciboire) avec un grimpeur en lui fournissant les infos nécessaires sur cette nouvelle voie très intéressante ainsi que la sortie potentielle en mixte que nous avions observé en haut de la colonne.
(Photo La Mer à Ciboire) (photo sortie mixte)

Hystérie Collective (170m,WI6)
Le 8 janvier, le lendemain matin, bien contents d’avoir gravi une première ascension de C’est pas la Mer à Ciboire, nous sommes partis à l’assaut d’Hystérie Collective sous des conditions peu clémentes, un petit -12 C mais avec de la neige et des bonnes rafales de plus 50 km. Cette voie m’apparaissait toujours un peu intimidante vue de la route. Rendu au pied de la voie, j’ai été étonné de voir que le début de cette grimpe était beaucoup plus invitante qu’observé de loin. Vincent a pris la tête et s’est attaqué aux deux premières longueurs en maximisant nos cordes de 70 mètres. Dans la tourmente, en tête dans la première longueur, il a disparu de mon champ de vision assez rapidement. La première longueur était très jolie et plaisante malgré les conditions climatiques. La deuxième longueur, très exposée aux rafales était très facile et a été réalisée rapidement. La troisième longueur que j’ai faite en tête a été assez difficile, mais elle n’est pas très longue. Le Crux était de seulement a quelques mètres et au tout début de la troisième longueur, après c’était bien soutenu jusqu’à la sortie. La glace du début à la fin était excellente! Très belle voie et vraiment moins intimidante qu’elle ne me paraissait vue du chemin, parfait pour un début de saison.

Pomodoro, 280m, WI5+
Pomodoro était dans notre liste comme prochaine grimpe. Dans un passé pas très lointain, j’ai toujours eu une petite aversion des longues approches, mais cette année j’ai décidé de changer ma façon de penser à ce sujet, même si grâce à Mère Nature, cette année les approches ou du moins, nos approches ont été assez faciles dans les Hautes Gorges dû au couvert de neige plutôt mince.

Donc, le 16 janvier nous avons fait la marche d’approche avec facilité vu que le couvert de neige était sous les normales pour le temps de l’année. Les premières longueurs étaient faciles mais de style Alpine avec pas mal de pelletage de neige avant de planter un piolet. L’avant-dernière longueur de plus de 60m a été assez éprouvante, beaucoup de travail avec un mélimélo de type de glace. Parfois une glace croutée, parfois dure comme du béton et parfois éclatante, nécessitant de 5 à 6 coups de piolets pour chaque placement. Après avoir décidé du lieu de mon relais en haut de cette longueur, épuisé et peu concentré, j’ai fait un placement de piolet maladroit à la base d’une colonnette de 2 mètres de haut par 1,5 mètre de large. Paf ! De tout son poids, elle me tombe entre l’épaule, le bassin et la paroi. Sur les nerfs et surpris, je l’ai retenue en équilibre un moment tant bien que mal et j’ai aussitôt averti Vincent de la suite à venir. J’ai réussi à projeter ce morceau de glace énorme assez loin pour qu’il ne tombe pas sur mon compagnon plus bas. Vincent, bien heureux d’être intact, m’a rejoint au relais. J’étais bien content de refiler la suite à Vincent qui fit la dernière longueur pour le sommet…

Après l’ascension de Pomodoro, Vincent est parti travailler en tant que cordiste en Abitibi pour trois semaines dans des températures Sibériennes de – 30 C. Assez déçu de perdre mon partenaire, je me suis résigné et j’en ai profité pour soigner une blessure faite en début d’approche de Pomodoro. Comme un novice maladroit, je me suis fracassé la main sur le sol en descendant au pas de course le talus enneigé pour accéder à la rivière qui, à cet endroit, était complètement couverte de neige. Sur mon élan, un de mes pieds a su trouver la seule surface exposée à la glace sur la rivière. Je me suis retrouvé les deux pieds dans les airs et paf ! J’ai atterri écrasé comme une crêpe sur le dos. À la fin de la journée et en redescendant le pierrier un peu glacé, je me suis retrouvé une deuxième fois sur le dos. Vraiment pas ma journée. Comme quoi, selon Vincent, je suis plus à l’aise sur la glace verticale qu’horizontale…

Après m’être relevé de ma chute, j’ai ressenti une douleur assez intense à ma main droite, au bas du pouce. En poursuivant notre marche, j’en ai parlé un peu à Vincent, mais sur le coup j’ai pensé à une bonne ecchymose. Après la grimpe et de retour à la maison, ma copine voulait m’envoyer passer une radiographie à l’urgence, mais j’ai préféré faire l’autruche par peur de compromettre ma saison d’escalade. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard, après avoir grimpé Klondike et la Loutre, que j’ai été plus ou moins surpris d’un diagnostic d’une fracture au premier métacarpe dû à une douleur croissante. Je pensais que ma saison était terminée. L’os a éclaté et le doc m’a dit qu’après aussi longtemps, qu’il n’y avait pas grand-chose à faire mis à part… (bonne nouvelle!) de porter une attelle. Cette journée-là, grimper Pomodoro m’avait vraiment bien amoché…

Klondike 220m, WI6
Le 13 février avec une température de -20 C, nous sommes partis faire la voie la plus éloignée et pour moi mythique de la face est des Hautes-Gorges. Quelques jours avant l’ascension de la voie, avec les infos des ouvreurs de Klondike, Vincent eut la très bonne initiative d’aller faire une marche d’approche avec sa copine, histoire de savoir où elle se cachait.

En regardant les photos que Vincent m’avait envoyées de sa reconnaissance de Klondike, j’étais très emballé d’aller me mesurer à cette superbe voie. Le jour ‘’J’’, nous avons réussi avec un peu d’effort à retrouver les traces que Vincent et sa copine Audrey avaient laissées derrière eux. L’approche est essentiellement la même que Pomodoro, juste un peu plus haut et plus au nord. De la rivière et dans les conditions climatiques de la journée, l’approche s’est faite en plus ou moins 90 minutes. Rendu à la base de Klondike, après m’être désaltéré et revêtu de sous-vêtement sec, j’ai amorcé la première longueur de Klondike sans trop de soucis malgré la minceur de la glace et l’impossibilité de mettre des protections. Un peu plus haut et toujours dans la première longueur, j’ai rencontré la ou ma première difficulté technique. Celle-ci me remis en pleine concentration et je l’avoue, n’a plus mis aucun doute dans mon esprit de la cotation donnée par les premiers ascensionnistes. Le seul doute que j’ai eu dans ma tête à ce moment-là était « où rencontrerai-je le crux ».

La deuxième longueur était moins raide et technique, néanmoins toujours très mince pour me garder bien concentré. J’avais seulement deux stubys de 10 cm à ma disposition, j’aurais bien aimé en avoir une demi-douzaine ou plus. Le premier relais s’est fait sans trop de problèmes, mais pour atteindre mon deuxième relais, j’ai été un peu trop haut, juste sous le crux et cela m’a donné pas mal de travail pour construire quelque chose de sécuritaire dû à la qualité et l’épaisseur de la glace rencontrée.

En entamant la troisième longueur avec la difficulté bien en vue, j’ai hésité un bon moment, car le crux n’était pas facile à protéger. J’ai trouvé en bas de la base de l’anémique colonne, un moyen de creuser la glace pour pouvoir passer une longue dégaine. Grimpant le Crux, où j’ai mal négocié mon jeu de pieds, je me suis retrouvé dans une fâcheuse position. Mon avant-bras droit commençait sérieusement à crier à l’aide et mon piolet de gauche ne trouvait rien, rien de rien. Une chute à ce moment aurait été très douloureuse. J’ai crocheté ma lame de piolet gauche sur le dessus de la lame de droite et cela m’a permis de me recomposer suffisamment pour ensuite réfléchir et enfin faire la sortie de cette colonne très fragile. Bien épuisé de cette longueur, Vincent reprit un peu plus haut le flambeau pour finir la quatrième longueur (bien raide) pour aboutir la fin de cette grimpe au sommet.

Une superbe voie qui est un must pour tous les grimpeurs expérimentés !! Cette voie est pratiquement toujours à l’ombre mis à part quelques minutes d’ensoleillement. Ça fait 12 ans que je grimpe sérieusement de la glace et je peux dire que c’est la première fois que je grelotte autant sur une voie (lorsqu’immobile) et ça pendant toute la journée sur la paroi. Pour les amoureux du soleil, mieux vaut s’abstenir ou choisir une journée chaude !

La Loutre 350m, WI6
Sur les pas des premiers ascensionnistes
Départ en suivant le chemin de 1977 avec sortie sur la chandelle de droite en WI6

Pour cette impressionnante longue voie que nous avons grimpé le 27 février, nous nous sommes inspirés d’une photo du post sur la page Facebook du groupe Escalade de glace au Québec de Nathalie Fortin qui a fait un départ fantastique en deuxième longueur avec son partenaire Frédéric Maltais.

Selon les explications de Stéphane Lapierre (Guide des cascades de glace et voies mixtes du Québec) la présence de glace dans les trois premières longueurs de la Loutre est excessivement rare. Après la première ascension de 1977, le chemin habituellement emprunté pour accéder aux longueurs supérieures a été le plus souvent fait en passant par la voie Cascade 74. Cette dernière est située plus loin à la gauche de la ligne d’origine.

Notre ascension à Vincent et moi de la Loutre en 2021, c’est vraisemblablement fait dans des conditions similaires à celle de l’ouverture de 1977, avec la présence de glace dans les trois premières longueurs. La Loutre dans son intégralité et toute sa splendeur.

Au niveau de la deuxième longueur, il y avait deux chemins possibles, mais deux chemins vraiment différents. Deux lignes rendues possibles grâce aux conditions exceptionnelles de cette année. La ligne de Nathalie et Frédéric était située à droite avec un début en surplomb très technique. Notre ligne était située à gauche avec un début beaucoup plus modeste. Au pied du départ de cette ligne se cache du regard une parfaite fissure de plus de 15m en M4+ qui ne passera pas inaperçu pour quiconque la gravira. Dû à la nature imprévisible et très changeante des formations de glace, il est envisageable que cette fissure n’était pas apparente lors de l’ouverture ou du passage des cordées antérieures.

À ce jour, personne ne sait où sont vraiment passé les ouvreurs (à gauche ou à droite) sur cette seconde longueur. Toutefois dû au niveau de difficulté très élevé du départ en deuxième longueur de la ligne de Frédéric et Nathalie, tout porte à croire que le chemin le plus probable des ouvreurs est celui que Vincent et moi avons suivi. Pour différencier les deux chemins, notre ligne de gauche en seconde longueur pourrait se nommer La pas très Directe 50m M4+, et la ligne de droite celle de Nathalie et Frédéric devrai s’appeler La Directe.

Sur la photo du post sur Facebook de Nathalie, il est difficile de mesurer la difficulté de leur deuxième longueur. J’ai étudié la photo avec Sébastien Morin qui m’avait auparavant offert de me donner des conseils et des détails de ses souvenirs passés sur sa propre ascension (une décennie passée) de la Loutre. En étudiant la photo, il m’a fait voir une route de contournement potentielle en glace au cas où je m’inclinerais face aux difficultés de la longueur de Frédéric et Nathalie. On peut apercevoir à gauche de la Directe un petit amas rocheux et plus haut un peu de glace. L’idée de faire la Directe était plus motivée par le fait que je grimpe peu de mixte et que je ne grimpe plus de roche depuis 20 ans. C’est seulement par nécessité d’accéder à de la glace que je vais gratter la roche occasionnellement et ça, seulement quand la majorité de la voie est en glace.

La grimpe:
Pour la marche d’approche, nous avons pris le même sentier que pour la Pomme d’or. L’approche s’est faite rapidement car la piste était bien tapée vu l’achalandage qu’il y a eu cette année, nous avons eu à travailler de la neige fraîche sur seulement 200 mètres pour faire les traces et ainsi rejoindre le début de la voie. Une première longueur en glace facile nous a conduits sous le départ de la Directe. Je l’ai étudiée attentivement un instant et j’ai abdiqué assez rapidement ce départ trop demandant physiquement et mentalement. Maintenant que je me suis incliné du départ de la Directe, c’est Vincent qui va prendre la voie de contournement (en mixte) que Sébastien Morin m’avait fait voir. Notre deuxième option se trouvait juste un peu à gauche, dans l’amas rocheux.

La Pas très directe 50m, M4+, deuxième longueur de la Loutre

Vincent s’était préparé quelques jours auparavant en grimpant quelques grandes classiques en mixte dans le parc des Grands Jardins. Au début, il s’est tapé rapidement le petit amas de roche pour disparaitre de ma vue vers la droite, jusqu’au pied de la paroi de glace que nous avait fait voir Sébastien.

Après un moment, j’entends Vincent se plaindre abondamment de la qualité de la glace qu’il a devant lui. Je lui donne des conseils inutiles, car je ne vois rien et tranquillement la corde s’est mise à avancer à tâtons, mais sans jamais s’arrêter trop longtemps. Mon tour arrivé, après avoir passé l’amas rocheux avec une jolie frousse, car une grosse galette de roche a cédé dans ma main droite, je découvre avec horreur l’amplitude de la difficulté qui m’attend. Devant moi, une dalle de glace mince comme du papier et complètement délaminée. La glace était inutile, mais à la droite de celle-ci, il y avait une très jolie fissure de roche d’une quinzaine de mètres, mais pas beaucoup plus large que mon index.

J’ai eu un départ un peu hésitant, j’ai laissé aller quelques jurons et j’ai entamé ma grimpe. Les protections de roche étaient petites mais bonnes, parfois trop bonnes au point où j’ai été obligé de m’assoir un moment sur la corde pour enlever un coinceur Camalot trop coincé. J’ai fini par rejoindre Vincent et je l’ai félicité pour son courage en première de cordée sur cette magnifique petite fissure et qui ne sait peut-être jamais gravie auparavant. Plus motivés que jamais, nous avons continué avec confiance.

Vincent avala rapidement la troisième longueur en mixte, qui part vers la droite en une longue rampe facile, avec en fin de longueur une petite paroi de glace assez verticale avant de rejoindre le bas de la colonne de 5+. J’ai pris la tête avec entrain et un peu plus haut je l’ai redonnée à Vincent qui nous amena jusque sous la dernière longueur, une chandelle plus que verticale de 40 mètres, situé complètement à droite de la paroi. Pendant que Vincent grimpait l’avant-dernière longueur, j’étais constamment assailli par des grandes coulées de neige qui m’enterraient vivant. Il a neigé toute la journée, mais la température était agréable, autour de -10 C.

Avant mon départ de la chandelle (dernière longueur), je voyais bien que Vincent était fatigué puisqu’il avait été en tête pour toutes les longueurs, mis à part le 5+ que j’ai en quatrièmes longueur. Moi aussi j’étais exténué, mais le sommet était à notre portée et j’entamais l’ascension de ma plus exigeante longueur à ce jour. Vincent avait fait son relais dans une grotte à gauche de la chandelle, alors pas de soucis pour le bombarder de glace. Les premières protections étaient marginales dans de la glace trop aérée jusqu’à la moitié de la colonne et c’est seulement dans les derniers mètres qu’il y a un dièdre de glace qui m’a permis de relaxer un peu. J’étais plutôt craintif lorsque je grimpais car la noirceur qui s’installait de plus en plus me talonnait sans pitié. Je ne voulais pas que Vincent grimpe en pleine noirceur. Cela m’a poussé à grimper trop rapidement, sans vraiment pouvoir apprécier ma grimpe et sans prendre le temps de me reposer. La ligne que j’ai choisie était très déversant et les placements de pieds étaient problématiques à négocier sur presque toute la longueur.

Mes pieds se retrouvaient constamment éloignés de mon centre de gravité, plus que lorsqu’une paroi est à 90 degrés. Si c’était à refaire, je trouverais une autre ligne de sortie, ou je la referai quand je suis dans une forme physique optimale et en prenant ça plus lentement pour l’apprécier mais surtout avec un départ plus matinal. On s’était levé vers 4 h et on s’est mis en marche vers 5 h. Cette fois-ci on aurait mieux fait de se lever 90 minutes plus tôt pour éviter de finir dans la noirceur. Finalement, Vincent m’a rejoint au sommet vers 18 h dans le noir. La descente a été longue, mais sans histoire. On a fait hyper attention de rappeler le plus directement possible et dans les sections de descente plus en diagonal, Vincent rappelait avec les cordes rangées de chaque côté de lui pour éviter de coincer celles-ci. Nous sommes arrivés épuisés au stationnement vers 22 h 15. Définitivement ma plus longue journée d’escalade à vie!

Après qu’on a fait depuis le début de la saison l’ascension de plusieurs grandes voies classiques de grade 5 et plus, j’ai proposé à Vincent de grimper, ou du moins d’essayer, toutes les grandes voies en grade 5 et plus (trois longueurs et plus) de la face est des Hautes Gorges. Toutes mis à part la Ruée vers l’or. Vincent et moi avions parlé dans le passé d’aller grimper quelques longueurs histoire de se familiariser avec cette voie difficile, mais après la pluie de pierres qui était tombée au début de la saison, nous l’avons vite oublié.

La Pomme d’or 350m,WI5+ (2 ème tentative)
Le 9 mars la température s’annonçait parfaite pour se lancer sur La Pomme D’or. On s’est levé très tôt pour s’assurer qu’il n’y aurait personne en avance sur nous. Rendus dans le stationnement, il n’y avait personne, pas de voiture. On s’est préparé tranquillement et après l’enregistrement, nous étions très contents d’être la seule équipe à faire l’ascension de cette voie légendaire. On a marché rapidement, mais pas aussi rapidement que deux autres grimpeurs qui nous rattrapaient. Nous étions presque arrivés au bas de la paroi quand nous avons reconnu Sébastien qui était à une centaine de mètres plus bas. La veille, nous avions parlé au téléphone de nos projets, Sébastien et Patrice Beaudet allaient se frotter à la Loutre.

La première longueur de La Pomme était en superbe condition, plus large que la normale et parfaite pour éviter la traversée de la deuxième longueur en mixte qui peut être marginale, ce qui nous a évité de faire une longueur supplémentaire. Au deuxième relais, je me suis rendu compte que j’avais laissé mon grand Thermos de café en bas. J’étais assez en « ta »… ! Je me suis résigné et j’ai mangé des glaçons et de la neige tout le long de la journée! Bien entendu, j’ai fait très attention de choisir la couleur de mes glaçons et de la neige. Les longueurs se sont succédé rapidement et sans difficulté jusqu’à la rampe, normalement la quatrième longueur mais troisième pour cette journée.

La rampe était bien fournie en glace et très travaillée. Les innombrables trous laissés derrière par les cordées précédentes étaient camouflés par la neige, mais c’était inévitable et impossible de ne pas s’en servir. Un plaisir de grimper sans travailler. À midi, nous étions en haut de la cinquième longueur. Nous avons fait un petit pique-nique en relaxant tout en profitant de ce belvédère incroyable. Les deux autres longueurs semblaient moins travaillées, mais la glace était complaisante et facile. Vincent fut généreux en me donnant le reste de son eau, ça m’a donné un super regain d’énergie pour entamer les deux dernières longueurs. Nous sommes redescendus sur les multitudes de lunules laissées par les autres cordées et nous sommes arrivés relativement tôt au point de départ. Avec toutes les grimpes que nous avions faites antérieurement, la Pomme nous avait semblé être une bonne balade. Nous étions très contents de cette belle grimpe qui a été vraiment plaisante.

Le Triolet 280m, WI5
Le 14 mars nous avons fait l’ascension de cette autre grande classique. La température n’était pas froide, mais il a neigé abondamment pendant une bonne partie de la journée. Vincent avait été sur le Triolet plusieurs fois auparavant, moi c’était ma première fois. Je lui ai proposé de me laisser monter en tête jusqu’au sommet et il m’a donné le feu vert. Selon les souvenirs de Vincent, la voie était plus maigre, presque qu’anorexique que dans le passé mais plus intéressante.

J’ai enfilé assez rapide les deux premières longueurs qui était intéressantes. La troisième longueur avait un départ assez raide, peu soutenu mais curieusement exigeante avant la sortie. C’était le crux de la voie. La quatrième longueur était constituée de deux colonnes pas très hautes et séparées par des champs de neige. Rendus au sommet, nous avons pris notre symbolique selfie et nous avons entamé notre descente. Au bas du deuxième rappel, notre corde est restée coincée un bon 15 minutes sur toute sa longueur. Nous avions rappelé d’un gros arbre équipé de sangles. L’arbre en question est en diagonal avec le reste de la paroi plus bas. J’avais eu un léger doute dans ma tête à cet effet avant de descendre. Après avoir enfin libéré nos deux cordes, nous avons poursuivi notre descente en examinant une petite ligne de glace très intéressante qui était observable du bas de la paroi, mais beaucoup plus apparente en haut de la deuxième longueur.

Le 20 mars on aurait préféré faire Lavoie papy en trois longueurs, mais la rivière était inaccessible et fermée dû au redoux. Nous avions le choix de refaire le Triolet avec la variante qu’on avait observé ou de refaire Hystérie Collective et faire une sortie avec Trans Glaciale. Vincent et moi étions accompagnés cette fois de Nicolas, mon ancien partenaire avec qui j’ai grimpé toutes mes voies de glace pendant cinq années d’affilée. Pour plusieurs années, Nicolas avait dû ranger ses piolets dans le placard et s’occuper de sa nouvelle marmaille.

Le Triolet 290m
Le beau Trio 90m, M4, WI4 (nouvelle variante en troisième longueur)

Le matin de la grimpe, encore incertain de la voie qu’on allait pouvoir faire dû à la température très douce des dernières journées, nous avons décidé d’aller jeter un coup d’œil dans le Triolet, histoire de savoir si la variante qu’on avait observée était toujours intacte. À notre grand étonnement, elle était toujours là !

Vincent prit la tête de la première et deuxième longueur. Nicolas et moi l’avons rejoint. Nous avons étudié de nouveau la voie en mixte et un peu hésitant, Vincent partit à l’assaut de cette ligne. Prudemment, il a négocié le rocher friable et de mauvaise qualité, mais quand même facile et protégeable sur une trentaine de mètres pour faire son premier relais en bas d’une cheminée. Celle-ci pourrait être un contournement potentiel de la colonne WI5 qui paraissait délaminée, cuite et très dégoulinante. Je me suis rendu au pied de cette colonne en évitant de trop me faire mouiller et avec beaucoup de regret, j’ai abandonné l’idée de la gravir. C’est Nicolas qui avait suggéré à Vincent la cheminée de roche comme voie de contournement. Alors Vincent reprit la tête une autre fois et a négocié cette cheminée avec efficacité pour retrouver la glace un peu plus haut.

Nicolas et moi l’avons rejoint au relais du rappel « maudit’ » (gros conifère en diagonale de la voie) qui la semaine avant avait failli nous faire perdre nos deux cordes. J’étais ravi de ce mixte et j’ai compris l’intérêt des grimpeurs pour ce type de voie. Tous les trois bien contents, nous avons poursuivi jusqu’au au sommet pour le plus grand plaisir de Nicolas qui n’avait jamais grimpé le Triolet. En redescendant en rappel, après avoir descendu plus bas que le départ de la variante, la délicate colonne que je voulais essayer s’est affaissée et nous a donné une bonne frousse. Pour le reste du rappel, un véritable torrent d’eau nous a accompagné tout au long de la descente…

Un nouveau duo, une pandémie, un départ de saison tardif, un revirement inattendu de Mère nature qui a créé des nouvelles formations de glace, un focus sur les Hautes Gorges, une première ascension pour Vincent et moi, un cumulatif respectif de 2,5 km de grade 5, 5+ et 6, tout ça a abouti en une saison inoubliable et vraiment pas…Ordinaire !

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