Bruno-Pierre Cuture (BP), Trigg Sharp et Julie Beauchemin se sont rendu à la Terre de Baffin avec comme objectif de grimper quelque chose en libre. BP a produit quelques magnifiques comptes-rendus sur Facebook, que j’ai traduit de l’anglais et vous partage ici.
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Île de Baffin : Une fenêtre de haute pression pour l’aventure
Le 19 juillet 2025, Trigg Sharp, Julie Beauchemin et moi avons traversé un champ de saxifrages pourpres en pleine floraison, peu de temps après avoir été déposés par bateau par Peter Kilabuk. Après cinq jours coincés à Iqaluit à cause de la météo et de problèmes mécaniques, nous ne nous attendions certainement pas à bénéficier de 15 jours consécutifs de haute pression. Avec des rêves réalistes, un entraînement insuffisant, à peine une semaine de préparation, 220 livres d’équipement pour l’équipe et un double jeu de coinceurs, notre plan était simple : venir ici pour grimper en libre. Alors nous avons visé quelque chose de direct: la face sud du mont Asgard (voie Scott/Hennek) et l’éperon sud du mont Loki. Avec la réputation de la météo à Baffin, si nous réussissions une seule de ces ascensions, ce serait déjà incroyable.
Jamais nous n’aurions imaginé que notre petite équipe répéterait les deux voies, puis déplacerait le camp pour refaire First Air(5.10-) sur le Mont Sheehan, avant d’ouvrir une nouvelle voie sur une tour sans nom, à 1.85 km à l’ouest du mont Northumbria: Follow the Sun (5.10, 520m). Et comme si ça ne suffisait pas, nous avons ajouté deux nouvelles voies (Aalaapi ᐋᓛᐱ 5.10, 375m et Où sont passés les tuyaux? 5.10+, 360m) sur la falaise de Thor Shelter, à quelques centaines de mètres à droite de Pang ten.
Encore grisés par nos réussites, nous avons rejoint Alex Morin et Dominique Bureau, deux grimpeurs rencontrés à Summit Lake, pour un dernier défi: la première ascension de 5 Bullets Russian Roulette (5.11, 400 m) sur le mont Duval, un mur visible depuis Pangnirtung. Une ascension à la limite de la survie, une expérience que nous étions tous d’accord pour dire qu’elle ne devrait jamais être répétée. Mais malgré le chaos, l’ambiance était tellement bonne et la camaraderie si forte qu’au final, l’escalade est restée incroyablement fun.
En rangeant notre matériel pour le retour, nous n’avons pas pu nous empêcher de réfléchir à l’imprévisibilité de l’escalade à Baffin. Ce qui avait commencé comme un voyage humble, avec l’objectif d’une seule voie, s’était transformé en l’une des aventures les plus exaltantes – et parfois terrifiantes – de nos vies. Entre fenêtres météo inespérées et frôlements avec la mort, nous avions goûté à l’essence même de Baffin : une terre qui laisse toujours plus d’idées de lignes à grimper.

La confrérie de la boîte aux souvenirs gelés – Partie 2
Dans la plupart des grandes ascensions que j’ai faites, il y avait toujours ce stress latent. Ce truc qui te ronge de l’intérieur. Impossible à contrôler, il est juste là. Je suppose qu’il vient quand tu affrontes des défis capables de changer ta vie. Mais, même quand mes tripes étaient nouées et que la réussite était incertaine, j’ai toujours eu la certitude d’un succès final. Je ne sais pas… c’était un sentiment d’absolue réussite. Tu ne te demandes même pas : « Est-ce qu’on va y arriver ? Est-ce qu’on atteindra le sommet ? Suis-je assez fort ? Assez entraîné ? » Non. Tu te lèves, tu enfiles ton pantalon et allez hop cascade ! tu pars vers le sommet.
Mais cette fois, c’était différent. Pas de stress. Juste une drôle de sensation… Un calme intérieur. Comme le calme avant la tempête. Rien n’aurait pu nous préparer à ce qui allait se passer. Tout est parti de travers, d’un coup. La hantise de tous les grimpeurs.
Nous étions à la longueur 12, sur ce que l’on appelle le Headwall du mont Asgard. Je n’avais qu’une pensée : « J’aurais dû prendre cette longueur… » Mais personne ne doit jamais bafouer la loi du pierre, feuille, ciseaux. JAMAIS. Alors, comme l’a dit autrefois le vieux Théoden : «Ainsi commence la bataille ! »
Julie, encore dans son insouciance juvénile, s’élance, sourire aux lèvres. Rapidement, son rythme ralentit. La voie n’est pas si évidente. Trigg assure, hyper attentif à chacun de ses mouvements. Et soudain…
OH !!!!! Son pied glisse, mais elle retient la prise. La roche paraît plus friable à cet endroit. Des petits cailloux tombent, la tension monte. La main de Trigg se crispe sur la corde, ses jointures blanchissent, ses pupilles se contractent comme des aiguilles prêtes à transpercer le danger. Moi, à moins de 3 mètres, je m’excuse intérieurement… J’aurais dû prendre cette longueur, mais là, je suis impuissant, spectateur, espérant une fin heureuse. Tout ce que je peux faire, c’est me recroqueviller et protéger ce qu’il reste de mon ego.
Julie souffle, halète, tente un grand écart en opposition. La tension est telle que Trigg finit par craquer. Sa voix résonne dans l’immensité du ciel: « AAAAAWWWWWWW !!!!! »

La confrérie de la boîte aux souvenirs gelés – Partie 3
Mais ici, dans ce coin du monde, les papiers de toilette sales sont comme des herbes sèches dans un western. Ils n’écoutent rien, ne respectent aucune loi, même pas celle de la gravité. L’un d’eux roule, s’accroche par-ci par-là sur la paroi, mais inexorablement se rapproche de Trigg. Plus rien ne ressemble à un western : nous sommes piégés dans un film d’horreur façon Les Dents de la mer. La bande-son résonne dans nos têtes :
Ta-da… où est ce fichu requin ? Ta-da… quand va-t-il attaquer ? Ta-da… ta-daaa…
Le papier monte encore, poussé par les ascendances. Toujours plus près de Trigg. La tension est insoutenable. Perte de contrôle. Trigg commence à lancer des cailloux :
« Va-t’en !!! VA-T’EN PAPIER SALE !!! »
Épuisé par des heures d’escalade, mon seul réflexe est de rire. Rire si fort que mes côtes me font mal, plié en deux, inutile.
Mais la détresse de Trigg est réelle, je le lis dans ses yeux. Alors, héroïquement, tout en assurant Julie qui grimpe 40m plus haut sans savoir ce qui se passe, il se met à souffler. Souffler de toutes ses forces, comme Mel Gibson dans Braveheart hurlant son dernier mot : « FREEEEEEDOM !!!» Mais rien ne résiste aux ascendances de Mère Nature.
AAAAAAAAAAAAAWWWWWW !!!!!!
Le papier immonde passe à quelques centimètres de son nez. Trigg esquive, il l’évite de justesse.
« SECURÉ ! » crie Julie là-haut.
Ouf. Tout le monde sort la longueur sain et sauf, Trigg toujours propre et Julie toujours souriante. Je remonte mon pantalon, ferme la braguette, prêt à grimper. Trigg, secoué par l’émotion, me dit :
« Ok, mon tour. Ne m’attends pas pour grimper. »
— « Ok… GRIMPE ! » que je réponds.
Pas longtemps après, nous atteignons le sommet plat d’Asgard. 18 longueurs, plus une section d’escalade simultanée. 14h20 sur la paroi, 7h de descente. Nous avons chié 8 fois (en groupe), gravant notre signature organique dans le granite. Bu 8 litres d’eau (peut-être notre erreur ?!). Grâce à la calotte glaciaire du sommet qui nous permettait de remplir les bouteilles… Et selon les récits des autres cordées, nous ne sommes pas les seuls à avoir dû baisser le pantalon pour réussir là-haut. Je suis même convaincu qu’Asgard a vu plus de fesses que n’importe quel autre sommet du coin. On s’est trompés en lui donnant son nom : ça devrait être ASSGUARD, la montagne qui garde toutes ces paires de fesses…
Côté grimpe pure, aucune longueur d’Asgard ne serait une classique dans une falaise locale. Mais la majesté de sa face nord, l’ampleur de son éperon sud, en font une créature mythique, une licorne au royaume des contes. Une formation unique, dotée d’une énergie magnétique. Voilà pourquoi on grimpe ici. On a tenté des comparaisons misérables avec le Yosemite ou les Bugaboos, mais rien n’est comparable. Comme la culture inuite : tu peux voyager partout, rien ne ressemble à cette résilience, à cette beauté silencieuse. Cette terre a été sculptée par le temps et les éléments, comme son peuple. Et quand tu viens ici, tu acceptes de te laisser sculpter toi aussi.
P.S. J’allais oublier… Tu te souviens de l’appareil photo laissé au sommet d’Asgard par une autre équipe ? On l’a trouvé ! Et on a passé 7 jours avec lui… SEPT LONGS JOURS avec un appareil inconnu, batterie pleine, carte mémoire vide… C’était à nous maintenant. Notre précieux… Nous avions le pouvoir ! Le pouvoir de tout ruiner… Mais ça, c’est une autre histoire. Demande peut-être à Alex, Dom ou Vince, ils te la raconteront un jour. Ce que je peux dire, c’est que désormais, ces images sont figées dans la boîte aux souvenirs.



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