Le 13 juillet dernier, l’administration Trump a signé une proclamation réduisant drastiquement la superficie de deux monuments nationaux emblématiques de l’Utah : Bears Ears (-91 %) et Grand Staircase-Escalante (plus de -90 %). Ces coupes dépassent même celles de 2017, lorsque Trump avait réduit Bears Ears de 85 % et Grand Staircase-Escalante de 47 %, avant que l’administration Biden ne rétablisse les frontières originales en 2021.
Ce que plusieurs grimpeurs ignorent peut-être, c’est à quel point cette décision touche directement des zones d’escalade parmi les plus prisées d’Amérique du Nord — au premier chef, Indian Creek.
Indian Creek amputé de 80 %
Selon des cartes produites conjointement par le laboratoire SIG d’Outdoor Alliance et par Access Fund, environ 80 % des voies d’escalade d’Indian Creek se retrouvent désormais en dehors des limites du monument national. Si la proclamation conserve un « secteur Indian Creek » protégé, celui-ci est nettement plus petit que la zone préservée sous l’administration Biden.
Concrètement, tous les secteurs situés au nord de Scarface — incluant Scarface, Power Wall, Hurt Locker et Wall Mart — perdent leur statut protégé. Il en va de même pour l’ensemble des parois à l’ouest du chemin Bridger Jack (Route du comté 107), dont Critic’s Choice, 4×4 Wall, Sparks Wall et Optimator. Les deux tours emblématiques qui dominent le paysage de la région, North et South Six Shooter, sont également exclues des nouvelles frontières.
Plus au sud, des dizaines de voies dans les formations de grès de Valley of the Gods perdent aussi leur protection.
Selon les estimations d’Erik Murdock, directeur adjoint des programmes et des politiques chez Access Fund, ce sont au moins 1 200 voies et problèmes de bloc qui ne se trouvent désormais plus à l’intérieur des limites d’un monument national — une estimation que partage Peter Horgan, gestionnaire SIG chez Outdoor Alliance et grimpeur à Indian Creek depuis près de 15 ans.
À Grand Staircase-Escalante, moins reconnu pour l’escalade mais tout de même significatif, une vingtaine de sites d’escalade sont touchés, notamment plus de 50 voies sportives et traditionnelles dans Buckskin Gulch, ainsi que des voies du secteur de Paria Basin.
Une décision prise sans consulter les nations autochtones
Au-delà de l’escalade, cette réduction efface une avancée historique : la Commission Bears Ears, qui cogérait le territoire avec le Bureau of Land Management et le Service forestier américain, dans une entente inédite entre le gouvernement américain et les leaders tribaux des nations Hopi, Navajo, Ute Mountain Ute, Zuni et Ute Indian Tribe of the Uintah and Ouray Reservation. Cette commission a été dissoute, et les emblèmes de ces nations ont même été retirés des panneaux de bienvenue du monument.
Angelo Baca, professeur, grimpeur et membre des nations Diné et Hopi, souligne que cette décision a été prise sans aucune consultation des tribus concernées. Il invite la communauté d’escalade à ne pas se contenter de gestes symboliques envers les peuples autochtones et à démontrer un appui concret dans ce contexte.
Ce que ça change concrètement
La proclamation de Trump ouvre la porte à l’exploitation minière et pétrolière sur les terres retirées du statut de monument national. Le texte gouvernemental justifie d’ailleurs ces changements de frontières par la volonté de réduire la dépendance envers des sources étrangères de minéraux critiques comme l’uranium, le cuivre, l’argent, le molybdène, le plomb, le vanadium et le zinc.
Une carte réalisée en 2017 par Outdoor Alliance et Access Fund, superposant les baux pétroliers et gaziers proposés aux zones exclues du monument, montrait déjà que plusieurs sites d’escalade se trouvaient en zone de développement potentiel. Comme le rappelle Erik Murdock, ces impacts ne seront pas immédiats, mais pourraient se traduire, avec le temps, par davantage de circulation industrielle, de poussière et de forage à proximité des falaises — un scénario qui rappelle ce qui se produit déjà à Oak Flat, en Arizona, où l’accès à l’escalade est menacé par un projet minier.
Autre signal préoccupant : alors que les proclamations d’Obama (2016) et de Biden (2021) reconnaissaient explicitement l’escalade comme une ressource récréative à préserver, celle de Trump n’en fait aucune mention. Seule la chasse y est nommée spécifiquement comme activité récréative à protéger.
À cela s’ajoute la confusion administrative : un nouveau plan de gestion d’Indian Creek, entré en vigueur en janvier, exigeait déjà l’approbation de la Commission Bears Ears pour tout nouvel équipement de voie fixe. Avec la dissolution de cette commission et le retrait du statut protégé de dizaines de sites, le processus d’homologation de nouvelles voies devient encore plus incertain.
La suite des choses
Plusieurs organisations qui avaient contesté les coupes de 2017 devant les tribunaux — dont le Natural Resources Defense Council, la Southern Utah Wilderness Alliance et Earthjustice — préparent nos nouveaux recours judiciaires. Utah Diné Bikéyah, appuyée notamment par Access Fund et Patagonia, avait mené une troisième poursuite lors du premier round de réductions.
Kaya Lindsay, porte-parole de l’organisme Friends of Indian Creek, invite les grimpeurs à contacter leurs élus, à tous les paliers de gouvernement, et à faire connaître l’importance de ce territoire pour eux.
Pour la communauté d’escalade, l’enjeu dépasse largement l’accès aux falaises : il touche à la protection de sites culturels historiques, à la préservation de millions d’acres de milieux naturels, et surtout, au respect de la souveraineté et de l’intendance autochtone sur ces terres.

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